jeudi 24 juillet 2014

Notre pain surnaturel

Dimanche dernier le PCF distribuait un étrange tract qui sonnait comme un aveu d'impuissance sous forme d'un appel au débat. On me dira qu'on se fiche pas mal de ce que racontent les tracts du PCF, mais ce n'est pas là que je veux en venir.

C'est que ce tract mignon tout plein était révélateur de la faillite non seulement du communisme, mais aussi du matérialisme en général.

Tous les partis sont plus ou moins matérialistes de nos jours, mais disons que le PCF est un étalon chimiquement pur de cette catégorie. Et c'est précisément la raison pour laquelle il est structurellement incapable de comprendre les besoins des êtres humains et d'y répondre par une offre crédible. Le matérialiste, par définition, ne perçoit jamais que les problèmes matériels des hommes, et écarte  comme insignifiants les aspects spirituels du monde, considérés au mieux comme une fantaisie personnelle  laissée à la liberté de chacun (tant que ça reste du domaine privé, comme on dit), au pire comme un danger qu'il faut éliminer - car les lubies existentielles tendent à détourner le bon peuple de son intérêt de classe.

Au demeurant, ce matérialisme est tout à fait partagé par les libéraux. Et en réalité les marxistes se sont toujours faits les meilleurs alliés objectifs du capitalisme, qui ne veut connaître que des homo economicus ne poursuivant que leur intérêt matériel, pour pouvoir vendre toujours plus de produits inutiles à des consommateurs éternellement insatisfaits...

Priorité est donc donnée au pouvoir d'achat, aux retraites et tutti quanti. L'idéal de société des communistes et apparentés est une économie de guerre, où l'on se soucie d'abord de ravitaillement sous l'égide d'un État-général-en-chef qui réquisitionne et redistribue.

En revanche les questions relative à l'identité, aux racines, à la spiritualité, à la morale sont reléguées aux oubliettes - on leur substituera la "culture", qui consiste à subventionner des "artistes" dont le rôle est de singer les modes d'expression religieux des temps anciens (musique, théâtre, peinture), la catharsis en moins.

Et donc,ce qui est amusant, c'est que le PCF ne comprend pas pourquoi le petit peuple , qui aurait en principe intérêt à voter pour son programme, s'en fiche complètement. C'est que personne n'a jamais osé leur dire en face cette vérité simple : à savoir que les questions matérielles, les pauvres trouvent ça assommant (c'est d'ailleurs pour ça qu'ils sont pauvres).

Bien sûr, si vous demandez à n'importe quel quidam s'il souhaite améliorer son pouvoir d'achat, il ne dira pas non. De là à se passionner pour la lutte finale, c'est une autre affaire.

En réalité, la bonne fortune électorale du PCF au siècle dernier, qui lui assurait ses 20-25 %, c'est qu'il savait faire rêver : le Grand Soir, les insurrections nocturnes sous les projecteurs des cuirassés, les trains blindés filant dans la neige... En voilà du beau mythe à l'ancienne ! C'était bien par un sentiment d'ordre religieux que les ouvriers acceptaient de se battre, et pas pour leur pouvoir d'achat.

Le problème des mythes, c'est qu'ils finissent tôt ou tard par être éventés. Le communisme n'est même plus bon pour gérer ses dernières communes de banlieue.

Oublions maintenant le PCF, qui ne nous aura servi que de longue introduction pour le sujet principal.

Le matérialisme vient de loin. Les anciens Romains, qui n'aimaient pas beaucoup la spiritualité, avaient pour seul programme de gaver le peuple de pain et de jeux.

Le Christ, lui, voulait donner aux Hommes une autre sorte de nourriture, invitant la Samaritaine à boire de son eau pour n'avoir plus jamais soif, annonçant à ses disciples le pain du ciel avec lequel ils n'auraient plus jamais faim (Jean 6,35), rappelant au diable lui-même que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Matthieu 4,4).

La prière qu'il a enseigne aux Hommes comportait donc la demande "Donne-nous aujourd'hui notre pain surnaturel" (Ton arton hêmôn ton epiousion dos hemin sêmeron, en grec translittéré).

Transposée en latin, cette prière devint étrangement "Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien" (Panem nostrum cotidianum da nobis hodie). C'est que l’Église romaine, héritière non seulement des apôtres mais aussi de l'empire, était dès le départ (et contrairement aux églises orientales fidèles à la version grecque), contaminée par le matérialisme. Et donc incapable de comprendre que le pain dont il était question n'était pas un pain terrestre, mais un pain "epiousion", de epi, au dessus, et ousion, substance, soit supersubtantiel ou surnaturel. Erreur génératrice de confusion pour les siècles des siècles, beaucoup croyant que le royaume de Dieu consistait simplement en une promesse terrestre de prospérité.

C'est ce christianisme occidental qui a enfanté, presque directement, le communisme, lorsque, déçus par cette Église au service du pouvoir, d'aucuns ont voulu fonder une nouvelle Église qui apporterait vraiment les promesses du royaume de Dieu sur Terre. Et ils nommèrent leur Église Communisme et leur Dieu Science. Mais cette religion nouvelle était une idolâtrie, un culte de la matière.

Or les besoins des Hommes sont d'abord spirituels et ensuite matériels. un homme peut endurer la faim, le froid, la douleur avec le sourire si son âme est rassasiée.

Au contraire, il peut se gaver à longueur de journée de gras, de sucre, de tablettes électroniques et de bagnoles, il restera insatisfait et maussade.

On peut remplir une âme de choses fausses - c'est l'idolâtrie. Mais ses bienfaits ne durent qu'un temps, et laissent l'âme en déroute une fois dissipés. Ou on peut s'efforcer d'y faire le vide pour qu'y pénètre la vérité - c'est la vraie spiritualité qu'a tenté d'enseigner le Christ, et que les écrits de Simone Weil tentent de mettre à portée de nos esprits modernes pollués par le matérialisme.

Il est heureux que les partis politiques ne s'occupent plus du domaine spirituel - ils ne sauraient que le dégrader, le salir et instrumentaliser les plus belles idées.

Ce qui est fort dommage, en revanche, c'est que de braves gens se lancent dans le militantisme politique en croyant combler un vide existentiel - en vain, évidemment.




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