vendredi 20 juin 2014

Faut-il se soumettre à la force ?

Quand dans quelques décennies on se retournera sur cette époque trouble qui est la notre, il faudra bien se rendre à l'évidence : Alain Soral est le remueur de pensées le plus intéressant de notre temps. J'allais écrire "le penseur", mais le terme était fort mal choisi puisque Soral illustre plutôt la formule de Rudyard Kipling : "...penser sans n'être que penseur" (*).

Non, Soral n'est pas un penseur, mais un boxeur en lutte contre le monde moderne qui manie le concept comme on balance un coup de pied circulaire (il s'agit bien entendu de boxe française). Une pensée en mouvement qui prend le risque de se tromper pour éviter la certitude de rester coincée dans une impasse.

Quand j'ai commencé à l'écouter et à le lire (au lendemain des présidentielles de 2012), j'étais un petit électeur de Mélenchon ex-anarchiste, influencé par la gauche bourdieusienne façon Monde diplomatique, et déboussolé par la persistance du peuple français à préférer le Front national au Front de gauche. J'ai pris le risque de confronter mes certitudes au discours ennemi, et après avoir erré sur divers sites plus ou moins écœurants qui ne m'ont rien appris, je suis resté bloqué sur Égalité & Réconciliation.

Tour à tour fasciné par la verve du bonhomme, amusé par les coups de tatane qu'il envoyait à la gueule de ceux que je considérais déjà comme des adversaires (Attali, BHL, le PS), choqué par l'absence de retenue avec laquelle il pouvait attaquer des adversaires sur leur sexe ou leur origine ethnique, touché par sa sincérité parfois désarmante... quoi qu'il en soit le résultat était sans appel : j'avais beaucoup plus appris sur le monde en quelques mois qu'au cours de nombreuses années d'études. Parce que la brutalité du discours avait l'avantage de dévoiler un certain nombre d'hypocrisies de gauche qui empêchent de penser correctement.

L'expérience m'ayant sacrément débloqué les neurones, je peux rendre grâce à M. Soral de m'avoir redonné le goût de la lecture (car il n'est de lecture profitable que si l'on dispose de la grille de lecture adéquate pour en retirer la substantifique moelle), et de penser par moi-même.

***

Si je fais ce long préambule en forme d'éloge, c'est parce que je m'apprête à critiquer un point crucial du "soralisme" ; l'honnêteté la plus élémentaire m'imposait donc de reconnaître au préalable que je n'aurais pas eu ces pensées sans Soral.



La question fondamentale est celle de la force. A l'encontre du prêt-à-penser moderne qui vénère la faiblesse, la féminité, la minorité, Soral veut remettre à l'ordre du jour la force, la virilité, la majorité. Ainsi à propos de l'interview de Poutine par Elkabbach, se réjouissant de ce que ce dernier ait été impressionné par la virilité tranquille du premier, Soral salue (de mémoire) le retour à une juste "hiérarchie des cultures".

Par ailleurs, Soral affiche de plus en plus sa filiation catholique et chrétienne.

Or le christianisme bien compris consiste fondamentalement à renoncer à toute force qui n'est pas Dieu. Il n'est en aucun cas la domination d'une culture particulière sur une autre. Il y a là un point d'achoppement qui mérite d'être éclairci.

C'est à raison que Soral critique la valorisation de la faiblesse par le monde moderne, car en réalité cette idolâtrie de la faiblesse, qui s'appuie sur un sentiment chrétien détourné, sert à justifier une autre sorte de force. Concrètement, c'est la puissance états-unienne qui pilonne des petits pays au nom de la défense des minorités, c'est la politicienne féministe qui s'appuie sur la souffrance des fillettes africaines pour appuyer son plan de carrière, c'est le sioniste qui utilise les persécutions passées des juifs pour rendre son pouvoir inattaquable ; etc. ad nauseam.

Mais la critique du pouvoir qui s'appuie sur l'idolâtrie de la faiblesse ne doit pas déboucher sur une idolâtrie de la force (terrestre et/ou humaine), sans quoi on sort des rails du christianisme pour aller sur les terres de Satan.

C'est cette "fausse idée de la grandeur" que fustigeait par exemple Simone Weil dans L'Enracinement (Œuvres complètes V).

M. Soral drague les catholiques traditionalistes parce qu'il voit en eux des nostalgiques d'une puissance déchue. Son idée est de rassembler tous les fragments éparpillés d'anciennes puissances aujourd'hui opprimées par le monde moderne (catholiques, musulmans, patriotes, communistes, fascistes), pour organiser la révolte contre le pouvoir actuel (mondialiste, sioniste et capitaliste).

Or le seul point commun de tous ceux-là est d'être orphelins de puissances humaines. Constatant que le pouvoir de Satan s'appuie aujourd'hui sur l'éloge de la faiblesse, on voudrait remettre au goût du jour l'idée de puissance.

Mais pour un chrétien l'alternative ne se situe pas entre vénérer la force et vénérer la faiblesse. La seule véritable alternative (la seule liberté qui soit accordée à l'homme) est celle-ci : obéir à la volonté de Dieu ou se soumettre aux forces du monde. Ne pas se soumettre à la force ne signifie pas idolâtrer la faiblesse ; cela signifie se nourrir de la force surnaturelle (qui guérit de la peur pour toujours) et non de la puissance humaine (illusoire et provisoire), car "Nul ne peut servir deux maîtres" (Matthieu 6,24).

Les valeurs humaines et terrestres sont toujours relatives, c'est-à-dire qu'elles peuvent être bonnes, jusqu'à un certain point où elles deviennent mauvaises par excès. Ainsi en est-il de la virilité (ou de la féminité). Seules les valeurs célestes sont bonnes absolument et peuvent être consommées sans modération.

On doit admirer Poutine parce qu'il tient tête au mondialisme états-unien. On doit aussi admirer la virilité parce que cette qualité se fait rare. Mais on doit rejeter la force dès qu'elle sert un maître qui n'est pas Dieu, et c'est pourquoi la phrase de Soral sur la hiérarchie des cultures (et sa complaisance pour le fascisme en général) est problématique, car le christianisme n'est pas une culture mais une révélation. Les cultures peuvent être plus ou moins bonnes ou mauvaises mais il s'agit encore une fois de valeurs humaines relatives.

De même la dissidence soralienne est sympathique lorsqu'elle reste dissidence, mais si son but est d'instaurer une puissance humaine en lieu et place de l'actuelle puissance humaine, cela revient à utiliser Satan pour chasser Satan. "Si donc Satan chasse Satan, il est divisé et son royaume ne durera pas" (Matthieu 12,26).


La seule révolution valable est la révolution des esprits par la révélation de la vanité des idolâtries terrestres.


(*) d'après la traduction par Jules Castier du poème If. La phrase originale est en fait : "If you can think —and not make thoughts your aim" (si tu peux penser et ne pas faire des pensées ton but).