dimanche 16 septembre 2012

Le parti de gauche réhabilite enfin René Balme


Alors qu'il avait lâchement abandonné son candidat au beau milieu de la campagne des législatives, le PG a enfin repris ses esprits en publiant le communiqué que tout le monde attendait :

"Le « délit de blasphème rouge-brun » n’a pas sa place dans la République !"

"Nous dénonçons la volonté de la part de certains groupuscules de la presse de caniveau de salir la campagne du Front de gauche et de rétablir une sorte de « délit de blasphème » absolument inacceptable.
Ainsi, alors que le PG se félicite de la forte affluence rencontrée sur son stand et de manière générale par toute la Fête de l’Humanité qui annonce une forte mobilisation le 30 septembre contre le Traité d’Austérité, il tient à faire une mise au point à propos d’un incident qui s’est déroulé dans la presse en mai dernier lors de la campagne des législatives.
Le site d' "information" www.rue89.fr , qui appartient au groupe de presse du Nouvel Observateur et des sanibroyeurs SFA, prétextant de la candidature de René Balme au nom du Front de gauche dans la circonscription de Grigny (Rhône), a fait le choix d'empêcher le débat par les insinuations et les insultes. Parmi les quelques allégations assénée par ces personnes revenait l'affirmation absurde que René Balme serait un « rouge-brun ». Face à la confusion générale, et pour éviter toute violence, les responsables du parti de gauche ont fait le choix sage de ne pas répondre.
Nous condamnons fermement ce genre de coup de force d’une grande lâcheté de la part d’une poignée d’individus ayant perdu tout repères politiques. Premièrement, empêcher la tenue d’un débat digne de ce nom en publiant des insanités est un acte grave qui ne profite qu’à l’extrême droite. Deuxièmement, le terme de « rouge-brun » ne fait pas partie de notre vocabulaire. Autant le PG est en première ligne pour dénoncer le racisme qui touche particulièrement nos concitoyens de confession musulmane, autant nous considérons que toutes les religions, dont l’Islam et le judaïsme, doivent pouvoir être critiquées librement dans notre pays, de même que le sionisme et l'impérialisme.
Même si nous ne partageons pas toujours les analyses de René Balme, nous connaissons ses convictions de gauche et sa détermination contre le racisme et l’extrême droite, et nous lui assurons notre solidarité totale en rappelant tous les combats qu'il a mené jusqu'ici pour l'écologie, la paix et la solidarité".


Après avoir ainsi défendu sans détour son militant le plus dévoué et le plus sincère, le PG publiait un autre communiqué pour regretter l'annulation du débat avec Caroline Fourest à la fête de l'Humanité :
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"Au sujet de l'annulation du débat de Caroline Fourest"

"Le Parti de gauche (PG) prend acte de l'annulation du débat avec notamment Caroline Fourest sur le Front national.
Cette annulation ne permet plus néanmoins qu’une discussion ouverte et mutuellement argumentée se mette en place avec Caroline Fourest dans le but d’œuvrer à une clarification nécessaire, suite aux faits avancés et commentés par le groupe « Les indigènes de la république » et le site ouma.com. Et ce, dans le cadre statutaire de notre parti.
Nous le regrettons. 
Toutefois, nous souhaitons à cette occasion réaffirmer un certain nombre de principes fondamentaux pour le PG:
La lutte contre le racisme et l’antisémitisme est évidemment au cœur de nos valeurs et de l’identité de notre parti.
A ce titre, il est nécessaire que tous les adhérents du PG, a fortiori ceux qui peuvent être amenés à parler en son nom ou le représenter, soient particulièrement attentifs aux documents et aux textes dont ils font la promotion. Et ce, dans le cadre de leurs activités dans le parti ou dans d’autres espaces militants. Nous tenons ainsi à réaffirmer qu’en aucun cas,  il n’est concevable que des militants, de surcroît des responsables ou toute personne se prévalant de son appartenance à notre parti dans la vie publique, puissent participer, directement ou indirectement, à ouvrir des espaces publics aux promoteurs d’idées racistes, antisémites ou négationnistes.   
En effet, pour ne pas banaliser ce type de parole, il importe de condamner avec la plus grande fermeté ceux qui la véhiculent. A ce titre, des individus comme Caroline Fourest et ses anciens compagnons de Charlie Hebdo sont connus pour multiplier publiquement depuis longtemps les déclarations antimusumanes ou promouvoir les thèses néoconservatrices. Ils sont d’ailleurs des adversaires déclarés des idées pacifistes et anti-impérialistes qu’ils méprisent d’ailleurs régulièrement dans leurs publications ou leurs sites. De même, nous ne partageons en rien les théories « complotistes » qui attribuent à l'islam tous les maux du monde. Et même, nous les condamnons. 
Cette vigilance collective est d’autant plus nécessaire que nombre de nos adversaires, dans l’arène politique, intellectuelle et médiatique, oeuvrent régulièrement pour tenter de décrédibiliser « l’autre gauche » en l’assimilant scandaleusement à l’antisémitisme et aux courants « rouges-bruns ».
L’offensive de la droite contre Jean-Luc Mélenchon sur ce thème au lendemain de l’élection présidentielle en a constitué une nouvelle démonstration".


Ouf, en tant qu'adhérent du parti de gauche, je suis soulagé de voir que la direction du parti a enfin retrouvé ses repères.

PS : on me signale dans l'oreillette que j'aurais par maladresse interverti les noms de René Balme et de Caroline Fourest dans les deux communiqués. Je n'ose y croire.

PS 2 (du 17/09/12) : ironie mise à part, l'attitude des "indigènes" qui ont empêché la tenue du débat à la fête de l'Huma est lamentable. Quoi qu'on pense des thèses de Caroline Fourest, un débat était justement l'occasion de le lui dire en face. Au lieu de quoi on lui permet de se poser en victime du fanatisme religieux ; autant dire qu'on lui a bien servi la soupe.
Reste (et c'est l'objet de ce billet) qu'on aurait aimé de la part du PG la même fermeté en mai pour défendre Balme dont le seul tort était d'avoir administré un site internet dont certains contenus (sur des milliers d'articles) n'étaient pas conformes à la ligne du parti. Cette indignation à deux vitesses laisse malheureusement transparaître l'atlantisme viscéral des dirigeants du PG.

mercredi 12 septembre 2012

Guerre USA - Iran : une usine détruite à Aulnay sous bois


On a beau commencer à être habitués, ça fait toujours quand même bizarre, ces situations où en lisant la presse, en écoutant la radio, on se demande si on est en train de rêver ou si quelqu’un quelque part nous prendrait pas pour des andouilles.
Pour éviter de sombrer dans la folie, on récapitule alors les événements :

1/ Une restructuration depuis longtemps annoncée

Le 12 juillet dernier, le groupe automobile français PSA confirmait le plan de restructuration tant redouté depuis des mois, qui allait aboutir notamment à la fermeture de son usine de fabrication d’automobiles à Aulnay sous bois (93). La restructuration, particulièrement catastrophique (8000 suppressions d’emploi, sans compter les conséquences, encore inconnues, sur les sous-traitants), était expliquée par la baisse du marché européen, où le groupe prévoyait une baisse de 10 % de ses ventes.

2/ Où l’on apprend que les Iraniens roulent en Peugeot

Parmi toutes les réactions atterrées que cette annonce avait suscitées, l’une d’elles détonait : le délégué syndical CGT de la boîte pointait comme principal responsable des difficultés l’abandon par Peugot du marché iranien depuis février 2012.

Marché sur lequel Peugeot avait écoulé pas moins de 455.000 véhicules en 2011, en partenariat avec un constructeur local nommé Khodro.
Et ça, 455.000 véhicules, même en partageant le bénéfice avec un autre, c’est pas rien. Ca représenterait même pas loin de 13 % des ventes mondiales de Peugeot en 2011 (3.549.000 véhicules).
Pourquoi diable Peugeot avait-elle donc décidé d’abandonner ce marché considérable ?

La réponse de la direction était confuse, invoquant un problème de financement lié à des sanctions financières européennes prises contre l’Iran qui gêneraient les paiements interbancaires. Elle minimisait par ailleurs l’impact de l’abandon du marché iranien, évaluant le manque à gagner à 640 à 850 millions d’euros. Autant dire trois fois rien.

3/ Où l’on apprend qu’Obama est actionnaire de Peugeot

Or l’argument du problème bancaire était ridicule, d’autres firmes faisant sans problèmes des affaires en Iran.
La réalité était plus crue. En février 2012, PSA avait noué une alliance avec General Motors, firme états-unienne détenue à 60 % par l’Etat fédéral (oui, oui, une entreprise publique aux USA : c’est ce qu’on appelle la socialisation des pertes en période de crise), qui est entrée dans le capital de PSA à hauteur de 7 %.

Or l’actionnaire principal du nouvel ami de Peugeot (les USA, donc) est bien connu pour chercher des noises à l’Iran. L’Iran, ennemi de l’impérialisme et d’Israël, qui accueille le sommet des pays non aligné, l’Iran allié de la Syrie. C’est donc l’administration Obama qui a demandé à General Motors d’imposer à Peugeot de se retirer du marché iranien. Cette décision semble même avoir été une condition préalable à l’entrée de GM dans le capital de Peugeot.
Comme quoi une firme capitaliste est capable de sacrifier ses intérêts pour une décision d’ordre purement politique, lorsqu’il le faut vraiment. On aurait pas cru. Ils doivent vraiment pas être sympas, ces Iraniens.

4/ Où un rapport gouvernemental nous apprend que Peugeot n’est pas assez mondialisée

Nous voilà arrivés au 11 septembre 2012, date à laquelle le ministère du redressement productif (ne riez pas, merci) a rendu public le rapport dit « Sartorius » qui était censé faire la lumière sur la situation économique de Peugeot et vérifier si le plan de restructuration était inévitable.
Surprise : la restructuration s’avère inévitable.

Les réactions à ce rapport n’ont pas brillé par leur originalité :
Le gouvernement veut limiter la casse, le Front de gauche refuse de sacrifier l’intérêt du plus grand nombre à l’intérêt des bancques, et le FN accuse l’Etat de ne pas tout faire pour protéger l’industrie nationale contre la concurrence déloyale. Thibault et Chérèque, eux, attendent un autre rapport pour se prononcer.

Et c’est vrai que les rapports, on en a jamais assez. Même un troisième ça serait pas mal pour être sûrs.

De son côté, la presse fustige les « erreurs stratégiques » de Peugeot, coupable d’avoir « manqué d’ambition dans l’internationalisation du groupe »
Bah oui, s’ils avaient délocalisé plus tôt la production à l’étranger, z’auraient pas eu besoin de supprimer des emplois aujourd’hui ; logique, non ?

5/ Où l’on cherche vainement le mot Iran dans le rapport

Bon, à part ça, on se frotte les yeux, on cherche dans tous les articles de presse, et on trouve rien à propos de l’Iran. Finalement, c’était important ou pas l’Iran ? C’est ça ou c’est pas ça qui a fait couler le groupe ? On aimerait bien savoir, mais on nous dit rien.

Alors puisque les journalistes sont des feignasses, on va remonter à la source, on va se taper le rapport Sartorius. Vu que ça fait 47 pages, il en aura bien consacré une au marché iranien (13 % des ventes en 2011, je le rappelle) ?
Eh bien non, on trouve rien. Mais alors, rien.

Pour en avoir le cœur net, on demande à notre logiciel visionneur de document pdf de rechercher le mot « Iran », des fois qu’on l’aurait loupé. Et là on trouve UNE occurrence, dans un tableau intitulé « Répartition géographique des immatriculations PSA (VP+VC) en 2011 (hors Iran) ».

Vous pouvez faire l’expérience par vous-même. Le seul endroit où le rapport mentionne l’existence du marché iranien, c’est pour dire qu’il en fait abstraction, sans aucunement expliquer pourquoi.
D’ailleurs, dans un autre tableau (page 7), le rapport mentionne sans aucun problème une répartition des ventes dans le monde dont le total est toujours inférieur à 100 %. Ça lui pose aucune difficulté. Il a juste supprimé une ligne comme d’autres effaçaient des visages sur les photos officielles en d’autres époques et en d’autres lieux. George Orwell, si tu nous lis : ne te sens pas dépaysé.

6/ Où l’on se demande si l’on ne serait pas pris pour des truffes

C’est donc assez raide comme foutage de gueule. Même en étant de mauvaise foi, il aurait pu expédier le truc un un paragraphe, du genre « contrairement aux allégations de complotistes mal dégrossis, l’abandon du marché iranien et de ses 455.000 véhicules par an n’a eu qu’une incidence dérisoire sur la santé de l’entreprise  ». Il aurait aligné trois chiffres, embrouillé le bazar, crac, boum, c’était plié.

Mais non, même pas. Ils s’en cognent tellement de ce qu’on pense qu’ils ne prennent même plus la peine d’emballer leurs foutaises.
Sinon, le rapport nous apprend quand même que, toutes filiales confondues (banque, équipementier...), le groupe PSA n’est pas en déficit au 1er semestre 2012, vu que seule la branche automobile l’est (page 4). Mais ça, on le savait déjà.

Concernant la branche automobile, les difficultés sont cependant réelles, puisqu’au 1er semestre 2012 le résultat opérationnel courant est négatif de 662 millions d’euros. C’est beaucoup. Mais ceux qui ont lu tout cet article depuis le début savent que l’impact de l’abandon du marché iranien était censé coûter 640 à 850 millions d’euros, et que c’était pas beaucoup. D’accord, c’est sur une année, pas sur 6 mois. Mais quand même.
Bon, ben, sinon, pour finir sur une note positive, le rapport Sartorius trouve que l’alliance de Peugeot avec General Motors est plutôt une bonne idée, même si faut faire gaffe quand même que ça supprime pas encore des emplois à force de trouver des synergies.

Faudra être vigilants, les gars.

Léon Garagnat

PS du 15/09/2012 : on me fait remarquer  à juste titre que je compare des choux et des poires en accolant le manque à gagner de 640 à 850 millions, qui représente une perte de chiffre d'affaires, et le résultat opérationnel de -662 millions.
En fait les kits à destination de l'Iran sont vendus peu cher et ne représenteraient qu'une faible partie du résultat de Peugeot.
Je persiste néanmoins sur le fond de l'article : en effet le problème financier n'est pas le plus crucial, car les pertes de la branche automobile sont compensées par les bénéfices des autres branches au 1er semestre 2012.
En revanche le principal problème qui rend nécessaires les restructurations d'après le rapport Sartorius est la sous-utilisation des capacités de production des usines Peugeot (61,4 % d'utilisation en 2011). Et là, on peut imaginer que l'abandon des 455000 véhicules, même en pièces détachées, n'a pas dû aider.

mardi 4 septembre 2012

Les années 90

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"Eh, les gars, vous êtes sûrs qu'on court dans la bonne direction ?"

Y'a pas vraiment de quoi se vanter d'avoir été jeune dans les années 90. Ni révolution, ni parenthèse enchantée, ni summer of love pour se goberger. Juste l'impression d'avoir vécu en direct la mise en place de tout le système qui nous étouffe aujourd'hui. Remarquez, c'est déjà ça.

Les années 90 furent précoces ; elles commencèrent dès 1989, lorsque le jour se fit entre les pierres chancelantes du mur de Berlin. De toutes façons, personne n’avait aimé les années 80, entre apologie du fric et renoncements politiques, on avait hâte d’en finir. Même la musique était pourrie dans les années 80. Dans tous ces domaines, on n’avait pourtant encore rien vu.

Dire qu'on était pleins d'espoirs au début de la décennie serait exagéré. Mylène Farmer nous l'avait susurré, nous étions dès le départ une "génération désenchantée". Et Niagara qui avait tout vu dans sa télé avait bien averti que "le pire est à craindre pour demain" (surtout les chorégraphies qui font peur).
Mais tout de même, quand le « bloc de l’est » s’est fissuré avant de se débloquer complètement, tout le monde était content. Surtout nous, à gauche. Les pays de l’est allaient enfin respirer l’air de la liberté tout en profitant de leurs acquits sociaux.
Il y aurait peut-être une ouverture à l’économie de marché, mais ils n’allaient quand même pas brader toute leur industrie, leur protection sociale, la sécurité de l’emploi... Si, ils allaient brader tout ça ? Ah bon.

Peu après, la guerre est arrivée. L’heure était grave, il s’agissait de vaincre la 4e armée du monde, commandée par un « nouvel Hitler » qui voulait envahir l’univers entier. Il avait modestement commencé par le Koweït.
On entendait parler des pacifistes, qui avaient sorti un nouveau canard marrant, « la Grosse Bertha ». Ils avaient l’air sympa, mais ils semblaient ne pas bien saisir l’étendue du danger qui nous menaçait. Ils regardaient pas la télé ou quoi ?
Quand l’armée victorieuse, qui en un éclair avait laissé derrière elle un pays en ruine, a défilé sur Broadway, avec des feux d’artifice qui reproduisaient l’interception des missiles scud par les anti-missiles patriot, dans une débauche indécente de confettis, on s’est dit qu’il y avait quand même quelque chose qui clochait.
Ensuite la Grosse Bertha est devenue Charlie Hebdo, et s'est mis à défendre toutes les guerres de l'OTAN.

Dans les années 90, le rock était revenu comme une grosse baffe dans la gueule de la dance music. Fusion, grunge, indé et métal hurlant.
Her we are now, entertain us ! Nirvana explosait tout sur son passage, les Red Hot Chili Peppers réconciliaient basse sautillante et guitare hurlante, le grand cirque de la Mano Negra nous plongeait suants dans l’enfer de Patchanka. On ne savait pas ce que signifiait « Tostaki », mais on gueulait ce mot en brandissant le poing, avec Bertrand Cantat et son Noir Désir de rébellion ésotérique.
Quand on était lycéen, on écoutait le soir Maurice brailler au micro de Skyrock qui ne passait pas encore du rap : « Qui va là j’te prie ? ». Le Doc donnait ses conseils de contraception dans Lovin’fun l’après midi sur Fun radio et passait du hard rock tard le soir.
Un jour Kurt Cobain s’est fait sauter le caisson, on a entendu ça à la radio et on s’est précipité sur le journal télévisé de 20H pour en savoir plus. On s’est étonné que l’info ne fasse pas la une, puis on a commencé à se demander si on n’avait pas rêvé quand l’info est enfin arrivée, sous forme de brève juste avant la météo. All apologies...
Peu à peu, l’indé est devenue chiante, la fusion s’est diluée, et la techno boum-boum est bientôt venue rythmer, façon militaire, les nuits d’une jeunesse qui ne voulait plus penser à rien.

Dans les années 90, on manifestait pas mal. Aussi bien contre la loi Jospin de 1990 que contre le SMIC-jeunes de Balladur en 94, notez bien, pour pas faire de jaloux. Ces andouilles de la droite avaient d'ailleurs appelé leur contrat au rabais le "CIP", ce qui nous permettait de gueuler "Balladur retire ton CIP !". Bah, on était jeunes, on rigolait.
Puis comme des cons, on a fait notre mai 68 en plein hiver. En décembre 95, tout était bloqué, grève des cheminots et tout le bazar. On allait à pieds dans la neige à la fac juste pour refaire le monde dans les AG. L'impression que quelque chose de fort se passait, mais sans aucune perspective pour aller plus loin.

Dans les années 90, le parti socialiste avait disparu. Englué dans le centrisme de la fin des années Mitterrand, il s’était tout simplement évaporé aux législatives de 1993. Le chef du parti radical de gauche faisait savoir très sérieusement son intention de devenir le nouveau grand parti de la gauche. Les Guignols de l’info ironisaient sur le « groupuscule PS ».
On avait vu des vieux militants de toujours voter ailleurs, Verts ou autre. Puis en voyant le désastre, certains ont eu pitié et ils se sont remis à voter PS. Personne ne l’a jamais su, car ce n’est pas une catégorie prévue dans les enquêtes d’opinion, mais je vous assure que j’ai vu des gens voter pour le PS par pitié.
Par pitié et surtout par défaut. La présence de Jospin au 2e tour des présidentielles de 1995 était un miracle. Le retour de du PS aux affaires en 1997, 4 ans seulement après une défaite historique, était tout bonnement surréaliste. On n’aurait plus affaire désormais qu’à un fantôme de PS, qui ne s’excuserait même plus de mener une politique de droite à base de privatisations.

Dans les années 90, le nouvel ordre mondial s’organisait. La résistance aussi. Une andouille avait prophétisé "la fin de l'Histoire", avec la victoire universelle de la démocratie libérale et la paix dans le monde. D'autres fabriquaient la mondialisation en créant un grand marché mondial sans frontières. Ils disaient que c'était un mouvement naturel, qu'on ne pouvait pas s'y opposer.
Mais ça commençait à se voir, qu'ils se foutaient de notre gueule. La guerre partout, les inégalités qui se creusaient, le chômage qui n'en finissait pas, la précarité qui nous attendait à coup sûr, les services publics bradés, la protection sociale remise en cause. Nos études qui ne servaient plus à rien.
A Seattle, à Prague, à Gênes, partout où ils se rassemblaient nous leur faisions face.
A Prague, les locaux ne comprenaient pas pourquoi la jeunesse occidentale venait chanter l’Internationale sous leurs fenêtres. On avait laissé le vieux château aux touristes pour aller assiéger, en trois cortèges, la nouvelle forteresse qu’ils avaient érigée au sud de la ville, rêvant d’une moderne défenestration. Les pavés et les coctails molotov volaient dru, des tambours rythmaient la bataille comme au temps de la guerre en dentelle.
« Il leur manque juste la masse critique », aurait commenté froidement un diplomate regardant par la fenêtre. Ne parvenant à franchir les barrages, la manif s’était dispersée dans la banlieue, égarée par des rumeurs contradictoires. Des bandes fascistes s’étaient mêlées au cortège, on ne savait pas si c’était pour en découdre avec les gauchistes ou avec les flics.
Tout désenchantés que nous étions, il faut nous reconnaître le mérite de nous être quand même battus, au moins pour l’honneur.
A Gênes ils ont sifflé la fin de la récréation. Ils ont tué Carlo Giuliani, et ils en ont arrêté d'autres, qui en paient encore le prix. Après ça, ils ont tenu leurs réunions dans des lieux inaccessibles. C’était au moins une petite victoire, de les avoir obligés à se cacher.

Les années 90 se terminèrent brutalement, peu après la mort de Carlo, un certain 11 septembre 2001. La fable de la fin de l'Histoire n'avait pas vraiment pris, alors ils se sont mis à nous raconter une autre histoire : la guerre des civilisations. Qui ne marche pas avec nous est contre nous. Peur, sécuritarisme à outrance, Etat policier, criminalisation des mouvements sociaux : la contestation était mâtée pour un temps.

Il appartiendra à la génération suivante de raconter les années 2000. On a loupé les années 2000, parce qu’on était devenu ce qu’il est convenu d’appeler des adultes : le boulot, les mômes, la tête dans le guidon.
Quand on a relevé la tête, on a regardé à droite, à gauche. Oh bordel, c'est Mylène qui avait vu juste : tout n’était que chaos.