dimanche 17 juin 2012

Faut-il emprisonner les rats musqués ?


"Damned ! Je suis fait comme un rat". Tous droits réservés.

Le rat musqué est un nuisible. Ce petit salopiaud, immigré de fraîche date, a envahi nos campagnes où ses méfaits ne sont plus dénombrables : espèce  invasive, il détruit les digues et les berges, pille les champs, transporte des maladies.

Bien sûr, c'est pas sa faute à lui. Il est comme ça, il peut pas s'empêcher de creuser des trous partout et de se reproduire comme un lapin. Faudrait plutôt incriminer ceux qui l'ont fait venir, par appât du gain, pour exploiter sa fourrure, avant qu'il ne se disperse dans la nature et vive sa vie.

Mais n'empêche, maintenant, il faut le traquer, l'exterminer, l'empoisonner. Pour rendre à nos campagnes leur aspect d'antan. Avec des castors bien de chez nous, par exemple.

Sauf que.


On n'est pas ici sur une île paumée au milieu de l'océan, où l'arrivée de quelques chats, lapins ou rats peut effectivement détruire un écosystème, comme qui dirait par surprise. On est dans un pays continental, ouvert depuis toujours aux quatre vents, et où les écosystèmes ont vu passer toutes sortes de bébêtes depuis des lustres.

Alors, quand chez nous, on voit une espèce proliférer plus que de raison, il faut se poser des questions. Et en général, quand on étudie le problème sérieusement, on se rend compte que ce qui a rend l'invasion possible, c'est un affaiblissement de l'écosystème préalable à l'arrivée de l'espèce.

Prenez la renouée du Japon. Elle envahit les sols européens lorsqu'ils sont gavés des métaux dont elle raffole, au contraire des plantes autochtones que l'aluminium a plutôt tendance à effaroucher. Ce qui cause l'invasion, c'est donc d'abord la pollution des sols.

Dans le cas du rat musqué, ce qui a permis le succès de ce rongeur, c'est notamment parce qu'on a depuis des siècles quasiment éradiqué le castor européen de nos rivières. Chassé pour sa fourrure depuis le Moyen-Age, ce sympathique et utile animal a presque disparu. Le rat musqué, venu d'Amérique du Nord et relâché dans la nature dans les années 1960, n'a fait que prendre la niche écologique disponible. D'ailleurs, il paraît que la réintroduction de castors dans les rivières fait reculer les rats musqués.

Donc voilà comment ça se passe : l'humain bousille un écosystème en massacrant la faune, arrachant la flore, bétonnant, polluant l'air, l'eau et la terre. Arrive une espèce étrangère qui arrive miraculeusement à s'adapter au bordel, et on crie à l'invasion.


Bon je raconte tout ça, c'est pas vraiment pour parler des castors, voyez-vous. C'est pour faire un parallèle.

Parce qu'à en croire certains, qui sont d'ailleurs de plus en plus nombreux, notre culture est en danger. Envahie par l'immigrant extra-européen, l'Europe est quasiment sur le point de virer musulmane, en tout cas largement cosmopolite. Le hallal-y aurait-il été sonné contre notre art de vivre ?

L'immigrant africain ne parviendrait pas à s'intégrer à la culture locale, hésiterait entre le rigorisme religieux et le bling-bling délinquant, imposerait ses prières de rues, son abattage rituel, foutrait son souk.

Bien sûr, c'est pas sa faute à lui. Il est comme ça, il peut pas s'empêcher de creuser des trous partout (au marteau-piqueur de préférence) et de demander le regroupement familial. Faudrait plutôt incriminer ceux qui l'ont fait venir, par appât du gain, pour exploiter son travail dans les usines, avant que le chômage ne le disperse dans la nature.

Mais n'empêche, maintenant il faut le traquer, le faire rentrer chez lui, lui sucrer les allocs, les soins, la nourriture. Donner aux flics une présomption de légitime défense tout en leur désignant l'agresseur présumé. Pour rendre à nos villes et nos campagnes leur aspect d'antan, avec leurs boucheries, marchandes de quatre saisons et autres Amélie Poulain.

Sauf que.

On peut se demander quand même : comment se fait-il que quelques immigrés, déracinés, souvent peu éduqués avant d'arriver sur le sol français, puissent menacer de quelque façon que ce soit la grande Culture française ? Comment expliquer que, subjugués par notre rayonnement national, ils n'aient pas oublié rapidement le peu qu'ils avaient gardé de leurs cultures d'origine ?

Tout bonnement parce que la culture populaire française était morte avant qu'ils n'arrivent. Dans le CQFD de mai 2012, on trouve un entretien avec le philosophe Jérémie Piolat, qui nous explique que la colonisation des peuples a commencé en Europe même, quand les paysans ont été colonisés par le capitalisme naissant, à grands coups de remembrements de parcelles et de chasses aux sorcières. Il aurait pu ajouter la Réforme protestante et la contre-réforme catholique (qui ont transformé le christianisme superficiel du Moyen-Age en une religion omniprésente qui exigeait la soumission des esprits), puis le déplacement de ces campagnards déracinés vers les villes où ils deviendront le prolétariat.

Disparus les chants et danses traditionnels, les langues, les savoirs ancestraux, le carnaval, les contes. Tout ce qu'il en reste n'est plus qu'une caricature folklorique. Reste un peu la cuisine, peut-être, on s'en gargarise, mais c'est si peu.

Alors l'immigrant qui arrive, il n'en croit pas ses yeux. Lui qui vient d'un ancien pays colonisé, il pensait que sa culture, écrasée et méprisée par la colonisateur, n'était pas grand chose. En arrivant en France, il se rend compte qu'ici la culture populaire n'est plus rien, que la colonisation a été encore plus efficace que chez lui, ne laissant que des individus éparpillés qui s'abrutissent de travail avant de se remplir le ventre et la tête devant la télé et dans les hypermarchés.

Admettons-le, c'est pas très ragoutant comme style de vie. Le nouveau venu a donc tendance à faire revivre toutes ces petites choses qu'il a rapportées de chez lui et qui créent du lien, de l'échange.

La société est comme un écosystème, où les habitudes des uns et des autres ressemblent à des petits animaux qui naissent, vivent, se propagent ou disparaissent. Les coutumes étrangères se développent dans l'anomie de nos villes comme le rat musqué prolifère dans les rivières dépeuplées. Et c'est pas la bébête qui est dangereuse, c'est l'écosystème qui est malade. Nos défenseurs de la France éternelle, s'ils voulaient vraiment sauver l'identité française, feraient mieux de réintroduire des castors plutôt que de semer du poison contre les espèces invasives. Donner envie, redonner vie à leur prétendue culture, plutôt que de glisser un bulletin FN dans l'urne avant d'aller bouffer au Mac do.

Mais c'est impossible. A force de rationaliser nos déplacements, notre travail, notre quotidien et jusqu'à nos loisirs, nous sommes devenus des robots. Pas étonnant que nous regardions avec une certaine envie ceux qui savent encore ralentir pour vivre.

samedi 16 juin 2012

La peur

Je ne le cacherai pas : j'ai la trouille. La frousse, le traxire, les chocottes, bref, j'ai peur. Mais peur de quoi à la fin ? De tous les gens qui ont peur.

Car en vérité, il est en ce bas monde bien des gens dangereux : les énervés, les maladroits, les inconscients, les fous, les idiots, les présomptueux, les passionnés, les désespérés : tous ceux-là peuvent vous envoyer six pieds sous terre en moins de deux, pour n'avoir pas su freiner à temps, pour avoir laissé tomber un pot de fleur, déposé une bombe.

Mais le plus grand péril ne vient pas de ceux-là, qui savent en général se retenir avant de commettre l'irréparable. Non, les plus dangereux, ce sont les peureux. Ils me foutent vraiment les jetons.


Prenez l'extrême-droite "identitaire", par exemple. Si ces mecs-là sont aussi méchants, c'est avant tout parce qu'ils flippent de voir disparaître la Nation telle qu'ils se l'imaginent. Veulent défendre leur "culture" et leur "identité". Bon, il y aurait beaucoup à dire sur ces histoires de culture et d'identité. On le dira plus tard. Pour l'heure, contentons-nous de noter que si les habitants d'une Nation ancienne et encore puissante craignent que leur culture soit remplacée par celle d'immigrés minoritaires et déracinés, c'est qu'elle devait avoir du plomb dans l'aile bien avant l'arrivée des étrangers, la "culture" locale !


Et tous ces braves citoyens prêts à brader sans aucune hésitation leur liberté et leurs droits contre un peu d'illusion de sécurité.

Prêts aussi à laisser la planète crever par crainte de perdre leur fameux "niveau de vie". Pourtant, c'est flippant, ça aussi, une planète qui crève, non ?


Ha ! Évidemment il faut que j'arrête de pisser dans mon froc, sinon c'est moi qui vais devenir con. Comme disait Léo Ferré, il faut inquiéter l'inquiétude.

On s'y attellera.