samedi 15 décembre 2012

Que faire de Lénine ?


C'est pas facile d'être un chef révolutionnaire mort.

Enfermé depuis 90 ans sous forme de momie dans un mausolée dont il avait refusé le principe de son vivant, le camarade Lénine continue de crécher au beau milieu de la place Rouge à Moscou, comme une vulgaire attraction touristique.

« Ce ne sont pas les hommes mais les idées qui doivent être conservées », avait-il dit avec justesse. Toutefois, parmi ses adorateurs, il semble que l'amour charnel ait triomphé de l'amour platonique, et c'est bien son corps qui fut pieusement conservé à sa mort, contre sa volonté.

Première trahison.

La deuxième a eu lieu il y a quelques jours, lorsque le président Poutine a répondu à peu près en ces termes à ceux qui voulaient supprimer le mausolée et enterrer le grand homme :

« Même l'idéologie communiste est issue des postulats de la religion. On dit que le mausolée (de Lénine) ne correspond pas aux traditions. Pourquoi ? Il est des reliques dans la Laure des Grottes de Kiev, dans d'autres monastères. Vous pouvez les voir ».

Voilà donc le pauvre Vladimir Illitch défendu au nom de la tradition, lui qui du passé voulait faire table rase. Comparé à une relique de moine, lui qui méprisait la religion. Et il peut même pas se retourner dans sa tombe de verre.

Morale de l'histoire ?

Inutile de balayer le passé, une fois retombées la poussière et les clameurs, la tradition revient toujours s'installer. D'ailleurs le christianisme n'était-il pas lui-même une doctrine révolutionnaire (destinée à éliminer les traditions païennes), avant de s'installer dans le paysage ?

La révolution façon table rase du père Lénine n'a d'ailleurs pas abouti à la société nouvelle escomptée. Tout au plus un triste système productiviste que certains ont qualifié à tort de "capitalisme d’État" mais que Jean-Claude Michéa a décrit plus finement comme un "État imitant le capitalisme" (1).
Ça valait bien la peine de tout foutre en l'air pour ça.

Léninisme et capitalisme, deux facettes de la même modernité destructrice des solidarités traditionnelles, pour mettre des individus déracinés au service de la production.

Pourtant, alors que les bolcheviques mettaient en place les bases de leur État totalitaire, d'autres révolutionnaires, comme les marins de Kronstadt ou les makhnovistes d'Ukraine, avaient une autre vision d'une société qui prendrait en compte les aspirations du petit peuple, qui s'appuierait même sur certaines de ses institutions ancestrales (telles les assemblées paysannes).

Lénine les a tous fait tuer ou exiler, ces héros de la révolution, pour qu'ils n'entravent pas la marche du progrès. Oubliés de tous, leur seul mausolée est désormais la banquise du golfe de Finlande ou les forêts de Zaporoguie.

Mais eux, au moins, on leur fout la paix.

(1) Jean-Claude Michéa, Le complexe d'Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès,  Climats 2011

vendredi 7 décembre 2012

Il faut sauver les magnolias de Jean-Marc Ayrault



Il y a des informations qui passent inaperçues.

Pendant que le monde se passionne pour quelques zazous qui entravent la marche du progrès à Notre-Dame des Landes, notre Premier ministre, lui, sème des graines pour l'avenir.

C'est le site internet du gouvernement qui nous l'apprend :

"Comme le veut la tradition pour chaque Premier ministre depuis 1978, Jean-Marc Ayrault a planté un arbre dans le jardin de l'Hôtel de Matignon, jeudi 29 novembre 2012. Le Premier ministre a choisi de planter un magnolia grandiflora, un arbre aux feuilles persistantes, arrivé en Europe il y a 300 ans par le port de Nantes. Jean-Marc Ayrault a choisi d'associer à cette cérémonie de plantation des professionnels, spécialistes du magnolia, et des élèves de lycées professionnels d'horticulture".
Une belle tradition nantaise, donc, qui prouve que l'argent gagné dans la traite des esclaves au XVIIIe siècle a aussi servi à mettre un peu de poésie dans nos jardins.

Mais désormais, le parc de l'Hôtel Matignon, un site exceptionnel de 3 hectares situé au cœur du 7e arrondissement de Paris, est menacé.



En effet, depuis quelques jours, bulldozers, tractopelles et autres engins jaunes à chenilles et à dents cernent le vénérable espace de verdure.

"Ils veulent tout raser pour construire un parking géant !, s'indigne le concierge de l'Hôtel. Au début, je les ai envoyés paître, mais ils m'ont montré des papiers : expropriation, permis de construire et tout".

Il a fallu se rendre à l'évidence : le parc doit être entièrement détruit pour laisser place au projet de parc de stationnement le plus ambitieux de la décennie, orchestré par la société Vinci, dont l'expérience en la matière est reconnue même par ses détracteurs.

Nous avons joint le responsable de l'opération, qui nous a confirmé avoir obtenu le permis de construire sur la base d'un projet de 1967 signé par Georges Pompidou et Raymond Marcellin, respectivement Premier ministre et ministre de l'Aménagement du territoire (1) de l'époque.

"Je pense qu'ils étaient bourrés quand ils ont signé ça, explique le responsable en souriant. Ils ont écrit ça un soir dans un troquet sur un coin de nappe, ils voulaient aussi construire des autoroutes dans tout Paris (2) ! Enfin, bourrés ou pas, signer, c'est signer, reprendre c'est voler".


Le Grand Parking Matignon, avec une capacité de 45 000 places sur 5 étages, permettra de désengorger la capitale, qui manque cruellement de places de stationnement. Le site comprendra aussi des espaces boutiques, des coins restauration et 1300 écrans géants qui diffuseront des publicités en odorama et des musiques relaxantes pour éviter les altercations entre automobilistes.

"Et puis on fera comme à la porte de Bagnolet, poursuit le responsable du projet, rigolard : une voie d'accès mal indiquée pour que les touristes perdus entrent dans le parking sans le faire exprès et soient obligés de raquer à la caisse pour ressortir ! Avec une caméra de surveillance bien placée, on pourra se bidonner en matant la tête des pigeons !".

Le site devrait créer 393 emplois directs et 41 512,5 emplois indirects, et générer une croissance économique de 2,06 % supplémentaire dans la région Île de France.

"Si on transformait chaque jardin en parking payant, on résoudrait le problème de la dette, ainsi que celui de la faim dans le monde, estime à la louche un expert de Bercy. Ce projet n'est donc qu'une expérimentation qui devrait être étendue à d'autre sites prometteurs, comme les jardins de Versailles ou le bois de Vincennes".

Face à ces arguments de poids, les récriminations de quelques écologistes pèsent peu. L'association "Les Hommes de Cro Matignon" indique ainsi que le parc renferme des espèces rarissimes et protégées, comme un érable à sucre planté par Raymond Barre ou un élevage de canards initié par Edith Cresson.


C'est dans ce contexte qu'intervient le plantage de magnolias par le dernier habitant de Matignon, dont la cabane a été rasée le matin-même. Lorsqu'on évoque la construction du parking souterrain, M. Ayrault prend alors la défense de la capitale en des termes émouvants :

"Dites-lui que j'ai peur pour elle
Dans les sous-sols quand il fait noir
Quand j'entends ces musiques nouvelles
Où s'en vient crier le désespoir
Dites-lui que je pense à elle
Dans un grand champ de magnolias
Et que si toutes les fleurs sont belles
Je me brûle souvent souvent les doigts
"
Un discours qui pourrait lui sauver la mise, car la plupart des CRS qui sont venus le déloger sont des fans de Claude François depuis leur enfance.

Alors, mesdames et messieurs les habitants de la ZAD, vous savez ce qu'il vous reste à faire : plantez des magnolias. Des magnolias par centaines, des magnolias comme autrefois.


(1) Les contemporains ingrats de M. Marcellin ont surtout retenu sa fonction de ministre de la matraque dans ta gueule l'Intérieur.
(2) Un magnifique projet dont il ne nous reste que les voies sur berges, le reste du plan ayant été abandonné quand on a réalisé que c'était pour rire.

mercredi 3 octobre 2012

Faut-il se désoler de la "trahison" du PS ?


A gauche, on est gentils mais on est parfois un peu longs à la comprenette.

On peut se réjouir du succès de la manifestation anti TSCG (traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance) de dimanche dernier (30 septembre 2012), organisée par le Front de gauche rejoint par plusieurs syndicats. Étant donné le cran supplémentaire vers la folie "ordolibérale" que ce traité nous invite à franchir, toute mobilisation est bonne à prendre. Même s'il y a peu de chances que cela aboutisse dans l'immédiat à un abandon du traité, au moins cela met-il le pouvoir devant ses responsabilité en forçant un peu le débat.

On passe encore pour des niais

Non, vraiment, je critique pas la manif (1). Ce que je pige pas, c'est la teneur de certains slogans et pancartes observés dans la foule par les journalistes présents, qui relèvent l'expression d'une certaine "déception" :

« 6 mai 2012, si j’aurais su, j’aurais pas venu » ; 
« Au printemps on l’élit, à l’automne il nous trahit »". 

Une affiche du front de gauche formulait quant à elle une étonnante requête : 

« PS-EELV soyez de gauche ! »

On se pince : il y a vraiment des gens qui ont voté pour François Hollande en croyant qu'il allait changer quelque chose à l'orientation économique de la France et de l'Europe ?!? Et qui aujourd'hui sont "déçus" ???

Bien sûr, il se peut que les journaux aient pris soin de sélectionner les pancartes les plus bêtes (les journaux aiment bien ramener toute protestation à un gémissement tourné vers le pouvoir). Mais quand même, on passe encore pour des niais.

Si encore les gens qui tenaient ces pancartes étaient des jeunes de 18 ans qui ont voté pour la première fois de leur vie en 2012, on pourrait comprendre leur naïveté et le côté "éternel recommencement" de la déception vis à vis du parti socialiste. Mais pour certains il s'agissait de citoyens qu'on peut qualifier d'expérimentés, du genre qui a déjà voté pour Mitterrand en 81, c'est dire.

30 ans de déception

Mes premiers souvenirs politiques les plus vagues, qui remontent au milieu des années 80, comportent l'idée que le pouvoir issu du PS avait déçu. Puis les mêmes ont encore déçu, voire trahi, lors du gouvernement socialo-centriste de 1988-93. Puis encore lors du gouvernement des "privatisations plurielles" de Jospin (1997-2002). Et même dans l'opposition, ils étaient nuls, soutenant le plan Juppé sur les retraites en 1995, puis la délirante constitution européenne en 2005.

On peut donc légitimement détester le PS, s'en méfier, essayer de faire pression sur lui, l'attaquer, l'ignorer, tout comme on pourrait se satisfaire de son idéologie et de sa politique ; mais on ne peut pas, à moins d'avoir la mémoire politique d'un poisson rouge, être déçu.

Si on a tous voté Hollande au printemps dernier, c'était juste pour expulser le précédent locataire de l’Élysée, qui nous fatiguait à brailler des insanités toute la journée et qui faisait honte au pays, et il n'y a de ce point de vue aucun regret à avoir. De là à attendre quelque chose du mec, un peu plus "normal" mais tout autant libéral, qui a emménagé à sa place, il y a un pas qu'on ne saurait franchir sans faire preuve d'une naïveté qui confine au masochisme.

C'est vrai que Hollande avait promis de "stopper l'Europe de l'austérité, renégocier le traité Merkel-Sarkozy dans le sens de la croissance et de l'emploi". Mais il indiquait plus loin qu'il fallait aussi voter pour lui pour "redresser les finances publiques, atteindre l'équilibre budgétaire à l'horizon 2017" (2). Dans un sens, il tient donc ses promesses...

Ce joli mot de socialisme

Sinon, il y a peut-être le mot qui prête encore à confusion : ce beau nom de socialisme. Mais tout le monde sait depuis longtemps que c'est une blague, que le PS n'a plus rien de socialiste, que ce n'est rien d'autre qu'une marque qu'on conserve parce qu'elle est bien connue du public.

Qu'est-ce que le socialisme, au sens le plus large ? On pourrait définir ça a minima comme la volonté de rompre avec le capitalisme pour instaurer une société basée sur la coopération et la limitation des inégalités sociales (à partir de quoi on peut imaginer moult formes de socialisme).

Le PS quant à lui considère officiellement le capitalisme comme une fin indépassable, dont il se borne à critiquer les excès. A la limite, on peut même dire que la critique des excès du capitalisme par le parti socialiste ne vise qu'à le préserver pour lui éviter de sombrer sous le poids de ses contradictions (3).

C'est donc foncièrement un parti libéral, qui défend la liberté du commerce et du capital, considérées comme "efficaces" pour "créer de la richesse". Par contre, comme ils sont de gauche, ils prônent la redistribution d'une partie de cette richesse. Et surtout, comme ils sont de gauche, ils font bien attention à ce que les individus atomisés par ces règles du jeu libéral ne fassent l'objet d'aucune discrimination de sexe, de couleur de peau, d'âge, de handicap, d'orientation sexuelle ou que sais-je encore (4).

Ce vilain mot de capitalisme


Quiconque se réclame de près ou de loin d'un projet socialiste devrait s'éloigner à tire d'ailes de cette "gauche" progressiste capitaliste et la considérer comme un adversaire au même titre que la droite.

Car le capitalisme (et l'idéologie libérale qui le soutient) est condamnable en soi, quelle que soit par ailleurs son "efficacité". Il repose sur l'idée (tout à fait saugrenue pour n'importe qui l'aurait entendue avant le XVIIIe siècle) que 1/ la prospérité et le bien-être commun ne peuvent provenir que de la promotion de l'égoïsme de chaque individu et que 2/ peu importe ce qu'on produit, l'essentiel c'est de réussir à le vendre.

En permettant (et en encourageant) à une minorité de s'enrichir par tous les moyens (vendre n'importe quoi, mentir, exploiter les autres, dénigrer son concurrent, produire sans se préoccuper des nuisances que l'on provoque, gaspiller les ressources, etc), le libéralisme donne une prime aux citoyens les plus amoraux, au détriment de ceux qui ont gardé quelque scrupule (5). Un véritable socialiste ne remet pas en cause les règles du jeu libéral parce qu'elles sont inefficaces, mais bien parce qu'elles sont immorales.

Quant à la redistribution des richesses ainsi créées, qui fait la fierté de nos libéraux de gauche, elle revient à humilier les pauvres (ceux qui n'ont pas su utiliser les règles du jeu à leur profit) une seconde fois en les transformant en "assistés", pour quelques miettes des profits faramineux que les plus malins ont su accumuler.

Faut-il être de gauche ?

Voilà donc pour la déception. Reste une autre question, moins évidente : qu'en est-il maintenant de l'injonction faite au PS d'être de gauche ?

J'avoue avoir été de ceux qui ont longtemps reproché au PS de ne pas être vraiment de gauche, ou de ne plus l'être suffisamment, selon les moments. Mais en fait il s'agit d'un malentendu. Car si le PS, comme on l'a vu, n'est pas socialiste, en revanche il est vraiment de gauche. La gauche, c'est le parti du progrès. Or le PS est pour le progrès ; ce qui inclut notamment la construction européenne, l'abandon des souverainetés nationales, et n'est pas incompatible avec des règles d'austérité budgétaire.

C'est peut-être plutôt nous, les anticapitalistes, qui devrions cesser de nous définir comme étant de gauche. Et les pancartes dans les manifs, si elles souhaitent vraiment interpeller le PS sur son identité, devraient, plutôt que de lui enjoindre d'être de gauche, lui demander d'être socialiste. Une pancarte "Socialistes, soyez socialistes" serait cohérente. Vaine, mais cohérente.

Au-delà des mots, il y a des choix concrets. En ce qui concerne l'Europe, il serait temps de cesser de croire qu'on pourra améliorer la démocratie interne du machin et d'en faire un progrès pour le genre humain. Et de dire tout simplement qu'on n'en veut plus du tout.

Le grand malentendu continue

Ce qui est malheureux dans l'histoire, c'est que ce grand malentendu semble se reproduire au sein du mouvement qui a justement pris le nom de "Front de gauche", où les réflexes "progressistes" l'emportent souvent sur le projet de rupture avec le capitalisme, alors que c'est précisément cette volonté de rupture qui le distingue du PS et qui attire à lui nombre de militants et d'électeurs écœurés par le monde actuel.

Il n'est pas anodin de noter que les organisateurs de la manifestation de dimanche avaient décidé d'ouvrir la marche par "un cortège unitaire d'associations féministes". Sans vouloir remettre en cause la noblesse de leur combat, on pourrait légitimement s'interroger sur le rapport avec le TSCG. Explications de la féministe en chef : « L’austérité touche durement les classes populaires et les précaires. Parmi eux, il y a les jeunes et les immigrés mais aussi les femmes. Elles sont plus souvent en sous-emplois, cantonnées aux bas salaires, davantage concernées par les coupes dans les prestations sociales » (6).

Bon sang, mais c'est bien sûr ! A ce compte-là, il faudrait donc ouvrir toutes les manifestations par un cortège féministe, chaque problème social contenant sans doute une dimension sexiste plus ou moins cachée. Ou alors ils auraient pu faire ouvrir la marche par un cortège de musulmans, puisque les musulmans sont souvent plus pauvres que la moyenne, donc plus touchés par la crise, etc.

Réflexe "progressiste" que de transformer toute revendication sociale en récrimination sociétale ; de troquer la défense de la majorité (le peuple) contre la défense des minorités. Au risque (souvent avéré) de détourner les masses de ces protestations où le prolétaire ne voit que l'expression du chaos social qui lui a déjà fait tant de mal.

Le Front de gauche reste l'organisation politique la plus intéressante à l'heure actuelle, car il a su attirer à lui la meilleure part des anticapitalistes (7), mais il va lui falloir clarifier un bon nombre de positions pour devenir crédible.


Car si le proverbe dit qu'on peut tromper une personne mille fois ou mille personne une fois, mais pas mille personne mille fois, il semblerait que jusqu'ici la gauche ait trouvé la formule pour tromper 60 millions de personnes 60 millions de fois.


(1) A laquelle j'aurais participé si j'avais pu, mais j'ai pas pu.

(2) Tract diffusé avant le 2e tour des présidentielles de 2012.

(3) Comme l'écrivait un militant socialiste lambda de la section PS des Ulis, reproduisant la doxa de son parti : "La Crise des subprimes,  la spéculation éhontée sur les matières premières, bref l'univers totalement virtualisé de la finance conduit à des désastres socio-économiques et à terme l'auto destruction du système capitaliste. Devons-nous nous en réjouir ? Non, car ce système a prouvé son efficacité dans le développement d'une consommation de masse et donc permis l'accès au plus grand nombre d'un confort inimaginable ne serait ce qu'il y a cinquante ans".

(4) La différence avec la "droite" libérale est d'ailleurs minime sur ces sujets, puisque la droite lutte elle aussi contre les discriminations et qu'elle est bien obligée de redistribuer une partie des profits (quoique en rechignant) pour éviter l'explosion sociale à court terme.

(5) Un peu comme les amoureux déchirés d'Orly dans la chanson de Brel : "Je crois qu'ils sont en train de ne rien se promettre ; ces deux-là sont trop maigres pour être malhonnêtes".

(6) Christiane Marty, citée par Mediapart (oui, ben on a les sources qu'on peut).

(7) Notamment quelques "décroissants" et autres désobéissants dont la vivifiante critique du capitalisme, assortie de quelques perspectives concrètes, est à cent lieues (au dessus) des déclarations lénifiantes d'un François Delapierre ou d'un Pierre Laurent.

dimanche 16 septembre 2012

Le parti de gauche réhabilite enfin René Balme


Alors qu'il avait lâchement abandonné son candidat au beau milieu de la campagne des législatives, le PG a enfin repris ses esprits en publiant le communiqué que tout le monde attendait :

"Le « délit de blasphème rouge-brun » n’a pas sa place dans la République !"

"Nous dénonçons la volonté de la part de certains groupuscules de la presse de caniveau de salir la campagne du Front de gauche et de rétablir une sorte de « délit de blasphème » absolument inacceptable.
Ainsi, alors que le PG se félicite de la forte affluence rencontrée sur son stand et de manière générale par toute la Fête de l’Humanité qui annonce une forte mobilisation le 30 septembre contre le Traité d’Austérité, il tient à faire une mise au point à propos d’un incident qui s’est déroulé dans la presse en mai dernier lors de la campagne des législatives.
Le site d' "information" www.rue89.fr , qui appartient au groupe de presse du Nouvel Observateur et des sanibroyeurs SFA, prétextant de la candidature de René Balme au nom du Front de gauche dans la circonscription de Grigny (Rhône), a fait le choix d'empêcher le débat par les insinuations et les insultes. Parmi les quelques allégations assénée par ces personnes revenait l'affirmation absurde que René Balme serait un « rouge-brun ». Face à la confusion générale, et pour éviter toute violence, les responsables du parti de gauche ont fait le choix sage de ne pas répondre.
Nous condamnons fermement ce genre de coup de force d’une grande lâcheté de la part d’une poignée d’individus ayant perdu tout repères politiques. Premièrement, empêcher la tenue d’un débat digne de ce nom en publiant des insanités est un acte grave qui ne profite qu’à l’extrême droite. Deuxièmement, le terme de « rouge-brun » ne fait pas partie de notre vocabulaire. Autant le PG est en première ligne pour dénoncer le racisme qui touche particulièrement nos concitoyens de confession musulmane, autant nous considérons que toutes les religions, dont l’Islam et le judaïsme, doivent pouvoir être critiquées librement dans notre pays, de même que le sionisme et l'impérialisme.
Même si nous ne partageons pas toujours les analyses de René Balme, nous connaissons ses convictions de gauche et sa détermination contre le racisme et l’extrême droite, et nous lui assurons notre solidarité totale en rappelant tous les combats qu'il a mené jusqu'ici pour l'écologie, la paix et la solidarité".


Après avoir ainsi défendu sans détour son militant le plus dévoué et le plus sincère, le PG publiait un autre communiqué pour regretter l'annulation du débat avec Caroline Fourest à la fête de l'Humanité :
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"Au sujet de l'annulation du débat de Caroline Fourest"

"Le Parti de gauche (PG) prend acte de l'annulation du débat avec notamment Caroline Fourest sur le Front national.
Cette annulation ne permet plus néanmoins qu’une discussion ouverte et mutuellement argumentée se mette en place avec Caroline Fourest dans le but d’œuvrer à une clarification nécessaire, suite aux faits avancés et commentés par le groupe « Les indigènes de la république » et le site ouma.com. Et ce, dans le cadre statutaire de notre parti.
Nous le regrettons. 
Toutefois, nous souhaitons à cette occasion réaffirmer un certain nombre de principes fondamentaux pour le PG:
La lutte contre le racisme et l’antisémitisme est évidemment au cœur de nos valeurs et de l’identité de notre parti.
A ce titre, il est nécessaire que tous les adhérents du PG, a fortiori ceux qui peuvent être amenés à parler en son nom ou le représenter, soient particulièrement attentifs aux documents et aux textes dont ils font la promotion. Et ce, dans le cadre de leurs activités dans le parti ou dans d’autres espaces militants. Nous tenons ainsi à réaffirmer qu’en aucun cas,  il n’est concevable que des militants, de surcroît des responsables ou toute personne se prévalant de son appartenance à notre parti dans la vie publique, puissent participer, directement ou indirectement, à ouvrir des espaces publics aux promoteurs d’idées racistes, antisémites ou négationnistes.   
En effet, pour ne pas banaliser ce type de parole, il importe de condamner avec la plus grande fermeté ceux qui la véhiculent. A ce titre, des individus comme Caroline Fourest et ses anciens compagnons de Charlie Hebdo sont connus pour multiplier publiquement depuis longtemps les déclarations antimusumanes ou promouvoir les thèses néoconservatrices. Ils sont d’ailleurs des adversaires déclarés des idées pacifistes et anti-impérialistes qu’ils méprisent d’ailleurs régulièrement dans leurs publications ou leurs sites. De même, nous ne partageons en rien les théories « complotistes » qui attribuent à l'islam tous les maux du monde. Et même, nous les condamnons. 
Cette vigilance collective est d’autant plus nécessaire que nombre de nos adversaires, dans l’arène politique, intellectuelle et médiatique, oeuvrent régulièrement pour tenter de décrédibiliser « l’autre gauche » en l’assimilant scandaleusement à l’antisémitisme et aux courants « rouges-bruns ».
L’offensive de la droite contre Jean-Luc Mélenchon sur ce thème au lendemain de l’élection présidentielle en a constitué une nouvelle démonstration".


Ouf, en tant qu'adhérent du parti de gauche, je suis soulagé de voir que la direction du parti a enfin retrouvé ses repères.

PS : on me signale dans l'oreillette que j'aurais par maladresse interverti les noms de René Balme et de Caroline Fourest dans les deux communiqués. Je n'ose y croire.

PS 2 (du 17/09/12) : ironie mise à part, l'attitude des "indigènes" qui ont empêché la tenue du débat à la fête de l'Huma est lamentable. Quoi qu'on pense des thèses de Caroline Fourest, un débat était justement l'occasion de le lui dire en face. Au lieu de quoi on lui permet de se poser en victime du fanatisme religieux ; autant dire qu'on lui a bien servi la soupe.
Reste (et c'est l'objet de ce billet) qu'on aurait aimé de la part du PG la même fermeté en mai pour défendre Balme dont le seul tort était d'avoir administré un site internet dont certains contenus (sur des milliers d'articles) n'étaient pas conformes à la ligne du parti. Cette indignation à deux vitesses laisse malheureusement transparaître l'atlantisme viscéral des dirigeants du PG.

mercredi 12 septembre 2012

Guerre USA - Iran : une usine détruite à Aulnay sous bois


On a beau commencer à être habitués, ça fait toujours quand même bizarre, ces situations où en lisant la presse, en écoutant la radio, on se demande si on est en train de rêver ou si quelqu’un quelque part nous prendrait pas pour des andouilles.
Pour éviter de sombrer dans la folie, on récapitule alors les événements :

1/ Une restructuration depuis longtemps annoncée

Le 12 juillet dernier, le groupe automobile français PSA confirmait le plan de restructuration tant redouté depuis des mois, qui allait aboutir notamment à la fermeture de son usine de fabrication d’automobiles à Aulnay sous bois (93). La restructuration, particulièrement catastrophique (8000 suppressions d’emploi, sans compter les conséquences, encore inconnues, sur les sous-traitants), était expliquée par la baisse du marché européen, où le groupe prévoyait une baisse de 10 % de ses ventes.

2/ Où l’on apprend que les Iraniens roulent en Peugeot

Parmi toutes les réactions atterrées que cette annonce avait suscitées, l’une d’elles détonait : le délégué syndical CGT de la boîte pointait comme principal responsable des difficultés l’abandon par Peugot du marché iranien depuis février 2012.

Marché sur lequel Peugeot avait écoulé pas moins de 455.000 véhicules en 2011, en partenariat avec un constructeur local nommé Khodro.
Et ça, 455.000 véhicules, même en partageant le bénéfice avec un autre, c’est pas rien. Ca représenterait même pas loin de 13 % des ventes mondiales de Peugeot en 2011 (3.549.000 véhicules).
Pourquoi diable Peugeot avait-elle donc décidé d’abandonner ce marché considérable ?

La réponse de la direction était confuse, invoquant un problème de financement lié à des sanctions financières européennes prises contre l’Iran qui gêneraient les paiements interbancaires. Elle minimisait par ailleurs l’impact de l’abandon du marché iranien, évaluant le manque à gagner à 640 à 850 millions d’euros. Autant dire trois fois rien.

3/ Où l’on apprend qu’Obama est actionnaire de Peugeot

Or l’argument du problème bancaire était ridicule, d’autres firmes faisant sans problèmes des affaires en Iran.
La réalité était plus crue. En février 2012, PSA avait noué une alliance avec General Motors, firme états-unienne détenue à 60 % par l’Etat fédéral (oui, oui, une entreprise publique aux USA : c’est ce qu’on appelle la socialisation des pertes en période de crise), qui est entrée dans le capital de PSA à hauteur de 7 %.

Or l’actionnaire principal du nouvel ami de Peugeot (les USA, donc) est bien connu pour chercher des noises à l’Iran. L’Iran, ennemi de l’impérialisme et d’Israël, qui accueille le sommet des pays non aligné, l’Iran allié de la Syrie. C’est donc l’administration Obama qui a demandé à General Motors d’imposer à Peugeot de se retirer du marché iranien. Cette décision semble même avoir été une condition préalable à l’entrée de GM dans le capital de Peugeot.
Comme quoi une firme capitaliste est capable de sacrifier ses intérêts pour une décision d’ordre purement politique, lorsqu’il le faut vraiment. On aurait pas cru. Ils doivent vraiment pas être sympas, ces Iraniens.

4/ Où un rapport gouvernemental nous apprend que Peugeot n’est pas assez mondialisée

Nous voilà arrivés au 11 septembre 2012, date à laquelle le ministère du redressement productif (ne riez pas, merci) a rendu public le rapport dit « Sartorius » qui était censé faire la lumière sur la situation économique de Peugeot et vérifier si le plan de restructuration était inévitable.
Surprise : la restructuration s’avère inévitable.

Les réactions à ce rapport n’ont pas brillé par leur originalité :
Le gouvernement veut limiter la casse, le Front de gauche refuse de sacrifier l’intérêt du plus grand nombre à l’intérêt des bancques, et le FN accuse l’Etat de ne pas tout faire pour protéger l’industrie nationale contre la concurrence déloyale. Thibault et Chérèque, eux, attendent un autre rapport pour se prononcer.

Et c’est vrai que les rapports, on en a jamais assez. Même un troisième ça serait pas mal pour être sûrs.

De son côté, la presse fustige les « erreurs stratégiques » de Peugeot, coupable d’avoir « manqué d’ambition dans l’internationalisation du groupe »
Bah oui, s’ils avaient délocalisé plus tôt la production à l’étranger, z’auraient pas eu besoin de supprimer des emplois aujourd’hui ; logique, non ?

5/ Où l’on cherche vainement le mot Iran dans le rapport

Bon, à part ça, on se frotte les yeux, on cherche dans tous les articles de presse, et on trouve rien à propos de l’Iran. Finalement, c’était important ou pas l’Iran ? C’est ça ou c’est pas ça qui a fait couler le groupe ? On aimerait bien savoir, mais on nous dit rien.

Alors puisque les journalistes sont des feignasses, on va remonter à la source, on va se taper le rapport Sartorius. Vu que ça fait 47 pages, il en aura bien consacré une au marché iranien (13 % des ventes en 2011, je le rappelle) ?
Eh bien non, on trouve rien. Mais alors, rien.

Pour en avoir le cœur net, on demande à notre logiciel visionneur de document pdf de rechercher le mot « Iran », des fois qu’on l’aurait loupé. Et là on trouve UNE occurrence, dans un tableau intitulé « Répartition géographique des immatriculations PSA (VP+VC) en 2011 (hors Iran) ».

Vous pouvez faire l’expérience par vous-même. Le seul endroit où le rapport mentionne l’existence du marché iranien, c’est pour dire qu’il en fait abstraction, sans aucunement expliquer pourquoi.
D’ailleurs, dans un autre tableau (page 7), le rapport mentionne sans aucun problème une répartition des ventes dans le monde dont le total est toujours inférieur à 100 %. Ça lui pose aucune difficulté. Il a juste supprimé une ligne comme d’autres effaçaient des visages sur les photos officielles en d’autres époques et en d’autres lieux. George Orwell, si tu nous lis : ne te sens pas dépaysé.

6/ Où l’on se demande si l’on ne serait pas pris pour des truffes

C’est donc assez raide comme foutage de gueule. Même en étant de mauvaise foi, il aurait pu expédier le truc un un paragraphe, du genre « contrairement aux allégations de complotistes mal dégrossis, l’abandon du marché iranien et de ses 455.000 véhicules par an n’a eu qu’une incidence dérisoire sur la santé de l’entreprise  ». Il aurait aligné trois chiffres, embrouillé le bazar, crac, boum, c’était plié.

Mais non, même pas. Ils s’en cognent tellement de ce qu’on pense qu’ils ne prennent même plus la peine d’emballer leurs foutaises.
Sinon, le rapport nous apprend quand même que, toutes filiales confondues (banque, équipementier...), le groupe PSA n’est pas en déficit au 1er semestre 2012, vu que seule la branche automobile l’est (page 4). Mais ça, on le savait déjà.

Concernant la branche automobile, les difficultés sont cependant réelles, puisqu’au 1er semestre 2012 le résultat opérationnel courant est négatif de 662 millions d’euros. C’est beaucoup. Mais ceux qui ont lu tout cet article depuis le début savent que l’impact de l’abandon du marché iranien était censé coûter 640 à 850 millions d’euros, et que c’était pas beaucoup. D’accord, c’est sur une année, pas sur 6 mois. Mais quand même.
Bon, ben, sinon, pour finir sur une note positive, le rapport Sartorius trouve que l’alliance de Peugeot avec General Motors est plutôt une bonne idée, même si faut faire gaffe quand même que ça supprime pas encore des emplois à force de trouver des synergies.

Faudra être vigilants, les gars.

Léon Garagnat

PS du 15/09/2012 : on me fait remarquer  à juste titre que je compare des choux et des poires en accolant le manque à gagner de 640 à 850 millions, qui représente une perte de chiffre d'affaires, et le résultat opérationnel de -662 millions.
En fait les kits à destination de l'Iran sont vendus peu cher et ne représenteraient qu'une faible partie du résultat de Peugeot.
Je persiste néanmoins sur le fond de l'article : en effet le problème financier n'est pas le plus crucial, car les pertes de la branche automobile sont compensées par les bénéfices des autres branches au 1er semestre 2012.
En revanche le principal problème qui rend nécessaires les restructurations d'après le rapport Sartorius est la sous-utilisation des capacités de production des usines Peugeot (61,4 % d'utilisation en 2011). Et là, on peut imaginer que l'abandon des 455000 véhicules, même en pièces détachées, n'a pas dû aider.

mardi 4 septembre 2012

Les années 90

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"Eh, les gars, vous êtes sûrs qu'on court dans la bonne direction ?"

Y'a pas vraiment de quoi se vanter d'avoir été jeune dans les années 90. Ni révolution, ni parenthèse enchantée, ni summer of love pour se goberger. Juste l'impression d'avoir vécu en direct la mise en place de tout le système qui nous étouffe aujourd'hui. Remarquez, c'est déjà ça.

Les années 90 furent précoces ; elles commencèrent dès 1989, lorsque le jour se fit entre les pierres chancelantes du mur de Berlin. De toutes façons, personne n’avait aimé les années 80, entre apologie du fric et renoncements politiques, on avait hâte d’en finir. Même la musique était pourrie dans les années 80. Dans tous ces domaines, on n’avait pourtant encore rien vu.

Dire qu'on était pleins d'espoirs au début de la décennie serait exagéré. Mylène Farmer nous l'avait susurré, nous étions dès le départ une "génération désenchantée". Et Niagara qui avait tout vu dans sa télé avait bien averti que "le pire est à craindre pour demain" (surtout les chorégraphies qui font peur).
Mais tout de même, quand le « bloc de l’est » s’est fissuré avant de se débloquer complètement, tout le monde était content. Surtout nous, à gauche. Les pays de l’est allaient enfin respirer l’air de la liberté tout en profitant de leurs acquits sociaux.
Il y aurait peut-être une ouverture à l’économie de marché, mais ils n’allaient quand même pas brader toute leur industrie, leur protection sociale, la sécurité de l’emploi... Si, ils allaient brader tout ça ? Ah bon.

Peu après, la guerre est arrivée. L’heure était grave, il s’agissait de vaincre la 4e armée du monde, commandée par un « nouvel Hitler » qui voulait envahir l’univers entier. Il avait modestement commencé par le Koweït.
On entendait parler des pacifistes, qui avaient sorti un nouveau canard marrant, « la Grosse Bertha ». Ils avaient l’air sympa, mais ils semblaient ne pas bien saisir l’étendue du danger qui nous menaçait. Ils regardaient pas la télé ou quoi ?
Quand l’armée victorieuse, qui en un éclair avait laissé derrière elle un pays en ruine, a défilé sur Broadway, avec des feux d’artifice qui reproduisaient l’interception des missiles scud par les anti-missiles patriot, dans une débauche indécente de confettis, on s’est dit qu’il y avait quand même quelque chose qui clochait.
Ensuite la Grosse Bertha est devenue Charlie Hebdo, et s'est mis à défendre toutes les guerres de l'OTAN.

Dans les années 90, le rock était revenu comme une grosse baffe dans la gueule de la dance music. Fusion, grunge, indé et métal hurlant.
Her we are now, entertain us ! Nirvana explosait tout sur son passage, les Red Hot Chili Peppers réconciliaient basse sautillante et guitare hurlante, le grand cirque de la Mano Negra nous plongeait suants dans l’enfer de Patchanka. On ne savait pas ce que signifiait « Tostaki », mais on gueulait ce mot en brandissant le poing, avec Bertrand Cantat et son Noir Désir de rébellion ésotérique.
Quand on était lycéen, on écoutait le soir Maurice brailler au micro de Skyrock qui ne passait pas encore du rap : « Qui va là j’te prie ? ». Le Doc donnait ses conseils de contraception dans Lovin’fun l’après midi sur Fun radio et passait du hard rock tard le soir.
Un jour Kurt Cobain s’est fait sauter le caisson, on a entendu ça à la radio et on s’est précipité sur le journal télévisé de 20H pour en savoir plus. On s’est étonné que l’info ne fasse pas la une, puis on a commencé à se demander si on n’avait pas rêvé quand l’info est enfin arrivée, sous forme de brève juste avant la météo. All apologies...
Peu à peu, l’indé est devenue chiante, la fusion s’est diluée, et la techno boum-boum est bientôt venue rythmer, façon militaire, les nuits d’une jeunesse qui ne voulait plus penser à rien.

Dans les années 90, on manifestait pas mal. Aussi bien contre la loi Jospin de 1990 que contre le SMIC-jeunes de Balladur en 94, notez bien, pour pas faire de jaloux. Ces andouilles de la droite avaient d'ailleurs appelé leur contrat au rabais le "CIP", ce qui nous permettait de gueuler "Balladur retire ton CIP !". Bah, on était jeunes, on rigolait.
Puis comme des cons, on a fait notre mai 68 en plein hiver. En décembre 95, tout était bloqué, grève des cheminots et tout le bazar. On allait à pieds dans la neige à la fac juste pour refaire le monde dans les AG. L'impression que quelque chose de fort se passait, mais sans aucune perspective pour aller plus loin.

Dans les années 90, le parti socialiste avait disparu. Englué dans le centrisme de la fin des années Mitterrand, il s’était tout simplement évaporé aux législatives de 1993. Le chef du parti radical de gauche faisait savoir très sérieusement son intention de devenir le nouveau grand parti de la gauche. Les Guignols de l’info ironisaient sur le « groupuscule PS ».
On avait vu des vieux militants de toujours voter ailleurs, Verts ou autre. Puis en voyant le désastre, certains ont eu pitié et ils se sont remis à voter PS. Personne ne l’a jamais su, car ce n’est pas une catégorie prévue dans les enquêtes d’opinion, mais je vous assure que j’ai vu des gens voter pour le PS par pitié.
Par pitié et surtout par défaut. La présence de Jospin au 2e tour des présidentielles de 1995 était un miracle. Le retour de du PS aux affaires en 1997, 4 ans seulement après une défaite historique, était tout bonnement surréaliste. On n’aurait plus affaire désormais qu’à un fantôme de PS, qui ne s’excuserait même plus de mener une politique de droite à base de privatisations.

Dans les années 90, le nouvel ordre mondial s’organisait. La résistance aussi. Une andouille avait prophétisé "la fin de l'Histoire", avec la victoire universelle de la démocratie libérale et la paix dans le monde. D'autres fabriquaient la mondialisation en créant un grand marché mondial sans frontières. Ils disaient que c'était un mouvement naturel, qu'on ne pouvait pas s'y opposer.
Mais ça commençait à se voir, qu'ils se foutaient de notre gueule. La guerre partout, les inégalités qui se creusaient, le chômage qui n'en finissait pas, la précarité qui nous attendait à coup sûr, les services publics bradés, la protection sociale remise en cause. Nos études qui ne servaient plus à rien.
A Seattle, à Prague, à Gênes, partout où ils se rassemblaient nous leur faisions face.
A Prague, les locaux ne comprenaient pas pourquoi la jeunesse occidentale venait chanter l’Internationale sous leurs fenêtres. On avait laissé le vieux château aux touristes pour aller assiéger, en trois cortèges, la nouvelle forteresse qu’ils avaient érigée au sud de la ville, rêvant d’une moderne défenestration. Les pavés et les coctails molotov volaient dru, des tambours rythmaient la bataille comme au temps de la guerre en dentelle.
« Il leur manque juste la masse critique », aurait commenté froidement un diplomate regardant par la fenêtre. Ne parvenant à franchir les barrages, la manif s’était dispersée dans la banlieue, égarée par des rumeurs contradictoires. Des bandes fascistes s’étaient mêlées au cortège, on ne savait pas si c’était pour en découdre avec les gauchistes ou avec les flics.
Tout désenchantés que nous étions, il faut nous reconnaître le mérite de nous être quand même battus, au moins pour l’honneur.
A Gênes ils ont sifflé la fin de la récréation. Ils ont tué Carlo Giuliani, et ils en ont arrêté d'autres, qui en paient encore le prix. Après ça, ils ont tenu leurs réunions dans des lieux inaccessibles. C’était au moins une petite victoire, de les avoir obligés à se cacher.

Les années 90 se terminèrent brutalement, peu après la mort de Carlo, un certain 11 septembre 2001. La fable de la fin de l'Histoire n'avait pas vraiment pris, alors ils se sont mis à nous raconter une autre histoire : la guerre des civilisations. Qui ne marche pas avec nous est contre nous. Peur, sécuritarisme à outrance, Etat policier, criminalisation des mouvements sociaux : la contestation était mâtée pour un temps.

Il appartiendra à la génération suivante de raconter les années 2000. On a loupé les années 2000, parce qu’on était devenu ce qu’il est convenu d’appeler des adultes : le boulot, les mômes, la tête dans le guidon.
Quand on a relevé la tête, on a regardé à droite, à gauche. Oh bordel, c'est Mylène qui avait vu juste : tout n’était que chaos.

lundi 20 août 2012

Le loup et les sept chevreaux

Attention les enfants, l'histoire qui suit a pour objet de vous faire flipper. Ça parle du loup.

Tout commence dans la paisible maisonnée de maman biquette et de ses sept petits chevreaux. Maman biquette doit sortir, elle a rendez-vous avec le banquier pour renégocier son prêt à taux variable.

"le loup rôde dans la forêt..."
Maman biquette sermonne ses petits chevreaux :

"Les enfants, chevrote-t-elle de sa douce voix tant aimée, on m'a raconté que le loup rôde dans la forêt. Ce bandit fasciste sait jouer la comédie, mais il a une voix rauque et des pattes noires, c'est ainsi que vous le reconnaîtrez. Vous resterez donc gentiment barricadés dans la demeure familiale et n'ouvrirez à personne qui ne montrera patte blanche
- T'inquiète, maman chérie, on sait reconnaître un loup, quand même. Tu peux t'en aller sans crainte.

La biquette monte dans sa Logan 8 places et s'en va défendre les économies familales. Les sept petits attendent un délai raisonnable avant de crier "OUAIIIS !" et de sortir binouzes et joints de bon aloi. La fête bat son plein quand on entend de grands coups à la porte.

"Euh, n's'pas, ouvrez la porte, je vous prie..."


"C'est un point de détail..."
- Eh, mais t'es pas maman biquette, toi, t'as plutôt une grosse voix de loup !
- C'est un point de détail, ça ! Laissez-moi entrer, bande de chenapans, ou je m'en souviendrai. Vous m'entendez !? Je m'en souviendrai !!!
- Va-t-en, tu n'es pas notre maman, tu es le loup ! chantent en choeur les biquets.

Le loup s'en va piteux dans la forêt, quand il trouve une ruche sauvage qui lui donne une idée. Il réussit à convaincre les ouvrières de lui donner leur bon miel en les assurant de son soutien contre l'invasion des guêpes étrangères, et avale le précieux mets sucré pour s'éclaircir la voix.

Les petits biquets sont passés à la vodka et écoutent les Ramones à fond la caisse quand on frappe de nouveau à l'huis.

"Coucou, c'est moi maman, ouvrez-moi mes gentils petits !


- Ah oui, t'as une voix de maman, toi, on va t'ouvrir, répondent 6 chevreaux fins pétés.
"Ah oui, t'as une voix de maman, toi !"
- Attendez une minute ! s'exclame une voix derrière eux.

Le septième petit chevreau, qui avait eu la présence d'esprit de boire un verre d'eau entre chaque verre d'alcool, a conservé suffisamment de lucidité pour se souvenir des conseils de la biquette.

"Fais-nous voir ta patte par dessous la porte, si ça ne t'ennuie pas trop.

Le loup passe la patte sous la porte. Tous bourrés qu'ils sont, les chevreaux savent distinguer la belle papatte blanche de leur maman de la pogne noire et griffue qu'ils ont sous les yeux.

- Pas question ! Va-t'en vilaine fasciste, c'est pas un bal viennois, ici !

Le loup rumine son nouvel échec quand il passe devant une épicerie bio-équitable qui lui donne une idée. Il se procure prestement un paquet de farine et s'en enduit les mimines.

Les chevreaux sont en train de racler les fonds de placard à la recherche d'un fond de verveine oubliée quand retentit encore le toc, toc, toc à l'entrée.

- Qui c'est ? font les chevreaux.
- C'est votre maman, répond la douce voix de l'autre côté.
"J'ai la patte gauche toute blanche..."
- Fais-nous voir ta patte !
- Voilà ! Voyez, j'ai la patte gauche toute blanche et je porte un t-shirt "non à cette constitution" collection printemps-été 2005.

 - Ouais ! Rentre vite maman biquette, font les chevreaux qui se gavent de chewing-gums et aèrent frénétiquement le salon.

Le septième chevreau a comme un doute, mais il est coincé aux toilettes en train de rendre son dernier mojito.




Normalement, dans l'histoire qu'on raconte aux mômes, maman biquette revient à la maison, trouve le loup endormi après avoir boulotté 6 chevreaux, le 7e s'étant réfugié dans l'horloge du salon. Ils ouvrent le bide du loup, en ressortent les chevreaux imprudents et les remplacent par des cailloux avant de recoudre (ça m'étonne pas que les gosses deviennent violents avec des histoires pareilles).

Dans cette version-ci, maman biquette n'est jamais revenue car elle s'est fait bouffer par le banquier qui n'était pas un loup mais un truc pire, genre hyène.

Du coup, difficile de dire ce qui s'est passé précisément dans la chaumière, si les chevreaux ont réussi à se planquer ou pas. Si le loup et la hyène se sont bagarrés ensuite ou s'ils se sont acoquinés.

La seule certitude c'est que les chevreaux ont dû avoir une sacrée gueule de bois.

PS : Aux dernières nouvelles, le loup se serait transformé en petite fée des bois. Information à confirmer.

vendredi 17 août 2012

Les pierres



Elles étaient posées là, en haut de la grande calade, à surveiller la route en contrebas. Elles ne servaient à rien, sinon à marquer le paysage de leur présence. Derrière elles, les vaches paissaient, paisibles.

Personne ne savait d'où elles venaient. Derniers vestiges d'un sanctuaire bâti par une ancienne civilisation oubliée ou laissées là par un géant après une partie de pétanque mémorable, tombées du ciel ou dévalées de la colline...

En vrai, on ne se posait pas trop la question, nous les gamins sur nos BMX. Pour nous elles avaient toujours été là, elles y seraient toujours. Quand on était petit, c'était la limite à ne pas dépasser, les parents disaient : "Vous allez jusqu'aux pierres et vous revenez !"

Un peu plus grands, on avait le droit de les dépasser et de descendre la grande pente en freinant comme des malades, mais après il fallait tout remonter, ça grimpait tellement qu'on était obligés de finir en poussant le vélo. La première fois qu'on montait la calade sans mettre le pied à terre, autant dire qu'on était quasiment devenu un homme. Arrivé aux pierres, on s'arrêtait pour souffler, dans leur ombre accueillante.

On s'y donnait rendez-vous comme point de départ pour nos aventures. On les indiquait au voyageur égaré comme point de repère.

Parfois une vache venait vêler dans le pré, juste derrière les pierres. Le veau tombait dans l'herbe, et tout le troupeau venait en file indienne lui souhaiter la bienvenue : hop, une petite léchouille chacune son tour. Combien de générations de vaches étaient nées derrière les pierres ?


Et puis un jour, elles n'étaient plus là.


On a dit qu'un paysan du coin les avait embarquées sur une remorque et qu'il les avait revendues pour faire on ne sait pas trop quoi. Il paraissait que ça se vendait, les pierres, qu'on les découpait pour construire des trucs.

Ça n'était pas trop grave, peut-être, ce n'était que des gros cailloux. Mais il y avait soudain un vide, au bord de la route, comme une bouche qui aurait perdu deux dents d'un coup. On a continué à dire "les pierres" pendant quelques temps pour désigner ce vide, et puis on a cessé de le désigner.


Dans les années qui ont suivi, des choses bizarres sont arrivées. Un jour, par exemple, on s'est rendu compte que les vaches n'avaient plus de cornes. On s'est frotté les yeux, on a vérifié dans les livres pour enfants que les vaches étaient bien censées avoir des cornes. On a interrogé les paysans, qui ont expliqué que ça se faisait comme ça, maintenant, de couper les cornes aux vaches, pour éviter qu'elles se blessent en se battant. Et puis, ajoutaient-ils rapidement en détournant le regard, c'est pour la stabulation.

La stabulation, c'était l'immense bâtiment industriel construit derrière la ferme, dans lequel on amenait les bêtes pour les gaver de trucs qui n'étaient pas de l'herbe. Il fallait leur faire passer la tête entre des barres métalliques, alors avec  les cornes, ça passait pas.

Derrière les pierres, ou plutôt derrière l'absence de pierres, on a vu apparaître des sacs plastique noirs géants. Dans les prés, on voyait parfois des trucs blancs, que les vaches broutaient sans pichorgner.


Il y avait de plus en plus de machines, la machine qui coupe l'herbe, la machine qui fait des tas avec l'herbe, la machine qui soulève l'herbe pour l'aérer, la machine qui attrape l'herbe pour en faire des bottes, la machine qui emballe les bottes dans le plastique noir. Une fortune, que ça leur avait coûté, toutes ces machines, on s'était drôlement endetté.

Plus tard, on s'est mis à murmurer que ceux qui n'avaient pas acheté les machines, qui se contentaient d'en emprunter une de temps en temps à la CUMA, et qui  avaient laissé les cornes à leur vache, s'en sortaient pas si mal. Mais c'était trop tard pour les autres. Endettés jusqu'au cou, il leur fallait produire au maximum pour rembourser les machines.


On s'est souvenu des pierres, restées là pendant des millénaires avant de disparaître en une nuit de la fin du XXe siècle. On s'est demandé ce qui avait pu pousser un jour un paysan à amputer le paysage qu'il avait hérité de ses ancêtres, pour une poignée de francs.

mardi 31 juillet 2012

Laisse ton corps conduire

Le 22 juillet dernier, une femme et sa fille ont été percutées  par un véhicule automobile sur l'avenue de Flandre à Paris. Le conducteur, sous l'emprise de l'alcool, avait grillé un feu rouge. Les deux victimes sont décédées.

Tout ça n'empêche pas les affaires de continuer, et les publicités de se superposer aux articles du Parisien qui relatent le drame.

Où l'on nous vante les mérites de la nouvelle Peugeot 208...



...ou des Mercedes-Benz en général.



Simple coïncidence, me direz-vous. De toutes manières, le chauffard conduisait une BMW.

A bas la bagnole.

A bas la pub.

Mes condoléances aux proches des victimes.

vendredi 27 juillet 2012

Rock against the bunker

C'était un soir de printemps, chaud, quelque part sur une avenue, entre deux stations de métro et entre deux tours d'une élection présidentielle.

Je passe en vélo, tranquille, quand je suis heurté par une nappe de son qui sort du troquet sur la gauche.

J'accroche le biclou au premier poteau venu et je m'approche du rade, limite méfiant. C'était du rock'n roll.

L'assistance était encore un peu somnolente, mais le groupe envoyait du steak haché binaire, genre à l'ancienne, cousu main. Le chanteur occupait tout l'espace à lui tout seul, faut dire que c'était pas bien grand, mais quand même, avec sa grande gueule de Chuck Berry kabyle il vous aurait bouffé Bercy.

A force de rameuter les troupes, voilà que ça s'agite en salle, même les piliers de comptoir attrapent la bougeotte. Et puis il y a des groupies, belles comme des camions, venues s'éclater comme des gamines.

En voilà une qui devient la princesse de la soirée, elle oublie les années et les kilos en trop et se trémousse, dédaignant le black un peu bourré qui lui tourne autour, cherchant l'ouverture, depuis trois siècles qu'il était assis au comptoir, il se dit que c'est le moment où jamais.


Maintenant tout le rade est en feu, ça balance du trois-accords, le guitariste se prend pour Jimi et joue dans le dos, au dessus de la tête, pulvérise des solos frénétiques sur le public déchaîné.

La bière coule à flot pour calmer la fournaise. "Nous on est là pour réchauffer l'ambiance ", nous sort le chanteur, hilare, avant de faire tourner le chapeau.

Dimanche dernier, la Le Pen avait fait pas loin de 18 %.

Ce soir-là on en avait rien à foutre.

mardi 10 juillet 2012

Les vikings attaquent les droits de l'homme

Il reste au moins un pays libre en Europe.

Cela s'appelle la Norvège.

Dans cette riante contrée, qui a eu la présence d'esprit de ne point adhérer aux funestes institutions de l'Union européenne, on peut encore légiférer comme on l'entend sans se faire retoquer par les fanatiques ultralibéraux de Bruxelles ou de Luxembourg.

Bien sûr, en renonçant à adhérer au fan-club Jean Monnet, les vikings ont renoncé aux délices de l'euro et à la prospérité économique qui va avec. Mais bon, ils ont du pétrole. Et un bon plein vaut mieux que deux tu l'euro, si je puis dire (même si je reste optimiste quant au retour de la croissance dans la zone du même nom. Suffit d'attendre un peu, de libéraliser le marché du travail et de prier saint Arnaud-du-redressement).

Bref, ils ont dédaigné le luxe et les richesses de l'Europe, mais ils ont gagné la liberté. Dans l'histoire du chien et du loup, eux, c'est le loup.

Et à quoi occupent-ils donc leur liberté, s'il vous plaît ? A pondre des lois contre les propriétaires, rien de moins. Z'ont peur de rien, les mecs. Alors que chez nous, la moindre évocation d'une mesure affectant les revenus des plus riches provoque une levée de boucliers (fiscaux) sur l'air de "les riches vont faire leurs valises et vous aurez plus qu'à vous partager la misère entre pauvres, bande de pauvres", en Norvège, ils en ont rien à cirer.

Et donc ils ont sorti une mesure d'encadrement des loyers assez corsée, puisqu'elle interdit de réévaluer un loyer même lors de la signature d'un nouveau bail, en dehors d'une augmentation légale basée sur l'augmentation du coût de la vie. Et ça dure depuis 2004, sans que l'on ait constaté un exode de riches Norvégiens sur nos plages normandes (pas depuis Rollon en tout cas).

Eh bien figurez-vous qu'il y a quand même une bande de pignoufs en robe de chambre qui a trouvé le moyen de sanctionner la Norvège pour cette atrocité commise aux portes de l'Europe. C'est que la Norvège a quand même commis la maladresse de signer la Convention européenne des  droits de l'homme, probablement dans un accès de sentimentalisme.

Alors les droits de l'homme ça paraît sympa comme ça, droit à la vie, à l'intégrité physique, à la liberté d'expression, à un procès équitable... Mais tout ça n'est rien en comparaison du droit le plus sacré : le droit de propriété. Et il apparaît que d'après la Cour européenne des droits de l'homme, sise à Strasbourg, la législation norvégienne sur l'encadrement des loyers constitue une intolérable atteinte au droit de l'homme propriétaire.

Ces ignobles barbares nordiques ont donc mis en place un mécanisme qui n’a pas « ménagé un juste équilibre entre les intérêts des bailleurs, d’une part, et ceux des locataires, d’autre part » (§ 128).

Et ça, l'équilibre entre les bailleurs et les locataires, c'est important. Évidemment, on pourrait avoir un autre point de vue sur l'équilibre : on pourrait estimer que le seul fait que certains soient propriétaires d'une baraque et que d'autres doivent leur donner des sous pour avoir le droit d'y habiter constitue déjà en soi un déséquilibre. Mais ça serait du communisme.

La Norvège est donc invitée  invitée à modifier sa législation, la Cour n'hésitant pas à préconiser des « mesures de redressement » dont on nous indique (dans l'article en lien ci-dessus) qu'il s'agit "d'une démarche d’origine prétorienne" dont les juges européens usent d'habitude  "avec une relative parcimonie". Mais là, on était sur un truc grave, il était donc légitime de sortir l'artillerie lourde.

Sur ce blog, on a tendance à considérer que les législations qui consistent à taxer les riches ou encadrer les loyers ne sont que pis-aller qui ne permettent pas d'aller au fond du problème, à savoir les causes des inégalités de revenus et de patrimoine.

Mais on considère surtout qu'un pays devrait avoir le droit de faire les lois qu'il veut pour encadrer la propriété comme il l'entend. Voir la souveraineté populaire censurée au nom des droits de l'homme quand elle voulait alléger le fardeau des moins fortunés, ça fait mal au fondement.

Cependant je lis sur le site officiel de la Norvège que "Pour la Norvège, la réforme de la Cour européenne des droits de l’homme constitue l’un des dossiers prioritaires". Et on les comprend.

Ressortez les drakkars, les gars. On est avec vous.

D'après ce document du ministère norvégien du pillage, une expédition punitive vers Strasbourg n'est pas à exclure (source: wikipedia).



dimanche 17 juin 2012

Faut-il emprisonner les rats musqués ?


"Damned ! Je suis fait comme un rat". Tous droits réservés.

Le rat musqué est un nuisible. Ce petit salopiaud, immigré de fraîche date, a envahi nos campagnes où ses méfaits ne sont plus dénombrables : espèce  invasive, il détruit les digues et les berges, pille les champs, transporte des maladies.

Bien sûr, c'est pas sa faute à lui. Il est comme ça, il peut pas s'empêcher de creuser des trous partout et de se reproduire comme un lapin. Faudrait plutôt incriminer ceux qui l'ont fait venir, par appât du gain, pour exploiter sa fourrure, avant qu'il ne se disperse dans la nature et vive sa vie.

Mais n'empêche, maintenant, il faut le traquer, l'exterminer, l'empoisonner. Pour rendre à nos campagnes leur aspect d'antan. Avec des castors bien de chez nous, par exemple.

Sauf que.


On n'est pas ici sur une île paumée au milieu de l'océan, où l'arrivée de quelques chats, lapins ou rats peut effectivement détruire un écosystème, comme qui dirait par surprise. On est dans un pays continental, ouvert depuis toujours aux quatre vents, et où les écosystèmes ont vu passer toutes sortes de bébêtes depuis des lustres.

Alors, quand chez nous, on voit une espèce proliférer plus que de raison, il faut se poser des questions. Et en général, quand on étudie le problème sérieusement, on se rend compte que ce qui a rend l'invasion possible, c'est un affaiblissement de l'écosystème préalable à l'arrivée de l'espèce.

Prenez la renouée du Japon. Elle envahit les sols européens lorsqu'ils sont gavés des métaux dont elle raffole, au contraire des plantes autochtones que l'aluminium a plutôt tendance à effaroucher. Ce qui cause l'invasion, c'est donc d'abord la pollution des sols.

Dans le cas du rat musqué, ce qui a permis le succès de ce rongeur, c'est notamment parce qu'on a depuis des siècles quasiment éradiqué le castor européen de nos rivières. Chassé pour sa fourrure depuis le Moyen-Age, ce sympathique et utile animal a presque disparu. Le rat musqué, venu d'Amérique du Nord et relâché dans la nature dans les années 1960, n'a fait que prendre la niche écologique disponible. D'ailleurs, il paraît que la réintroduction de castors dans les rivières fait reculer les rats musqués.

Donc voilà comment ça se passe : l'humain bousille un écosystème en massacrant la faune, arrachant la flore, bétonnant, polluant l'air, l'eau et la terre. Arrive une espèce étrangère qui arrive miraculeusement à s'adapter au bordel, et on crie à l'invasion.


Bon je raconte tout ça, c'est pas vraiment pour parler des castors, voyez-vous. C'est pour faire un parallèle.

Parce qu'à en croire certains, qui sont d'ailleurs de plus en plus nombreux, notre culture est en danger. Envahie par l'immigrant extra-européen, l'Europe est quasiment sur le point de virer musulmane, en tout cas largement cosmopolite. Le hallal-y aurait-il été sonné contre notre art de vivre ?

L'immigrant africain ne parviendrait pas à s'intégrer à la culture locale, hésiterait entre le rigorisme religieux et le bling-bling délinquant, imposerait ses prières de rues, son abattage rituel, foutrait son souk.

Bien sûr, c'est pas sa faute à lui. Il est comme ça, il peut pas s'empêcher de creuser des trous partout (au marteau-piqueur de préférence) et de demander le regroupement familial. Faudrait plutôt incriminer ceux qui l'ont fait venir, par appât du gain, pour exploiter son travail dans les usines, avant que le chômage ne le disperse dans la nature.

Mais n'empêche, maintenant il faut le traquer, le faire rentrer chez lui, lui sucrer les allocs, les soins, la nourriture. Donner aux flics une présomption de légitime défense tout en leur désignant l'agresseur présumé. Pour rendre à nos villes et nos campagnes leur aspect d'antan, avec leurs boucheries, marchandes de quatre saisons et autres Amélie Poulain.

Sauf que.

On peut se demander quand même : comment se fait-il que quelques immigrés, déracinés, souvent peu éduqués avant d'arriver sur le sol français, puissent menacer de quelque façon que ce soit la grande Culture française ? Comment expliquer que, subjugués par notre rayonnement national, ils n'aient pas oublié rapidement le peu qu'ils avaient gardé de leurs cultures d'origine ?

Tout bonnement parce que la culture populaire française était morte avant qu'ils n'arrivent. Dans le CQFD de mai 2012, on trouve un entretien avec le philosophe Jérémie Piolat, qui nous explique que la colonisation des peuples a commencé en Europe même, quand les paysans ont été colonisés par le capitalisme naissant, à grands coups de remembrements de parcelles et de chasses aux sorcières. Il aurait pu ajouter la Réforme protestante et la contre-réforme catholique (qui ont transformé le christianisme superficiel du Moyen-Age en une religion omniprésente qui exigeait la soumission des esprits), puis le déplacement de ces campagnards déracinés vers les villes où ils deviendront le prolétariat.

Disparus les chants et danses traditionnels, les langues, les savoirs ancestraux, le carnaval, les contes. Tout ce qu'il en reste n'est plus qu'une caricature folklorique. Reste un peu la cuisine, peut-être, on s'en gargarise, mais c'est si peu.

Alors l'immigrant qui arrive, il n'en croit pas ses yeux. Lui qui vient d'un ancien pays colonisé, il pensait que sa culture, écrasée et méprisée par la colonisateur, n'était pas grand chose. En arrivant en France, il se rend compte qu'ici la culture populaire n'est plus rien, que la colonisation a été encore plus efficace que chez lui, ne laissant que des individus éparpillés qui s'abrutissent de travail avant de se remplir le ventre et la tête devant la télé et dans les hypermarchés.

Admettons-le, c'est pas très ragoutant comme style de vie. Le nouveau venu a donc tendance à faire revivre toutes ces petites choses qu'il a rapportées de chez lui et qui créent du lien, de l'échange.

La société est comme un écosystème, où les habitudes des uns et des autres ressemblent à des petits animaux qui naissent, vivent, se propagent ou disparaissent. Les coutumes étrangères se développent dans l'anomie de nos villes comme le rat musqué prolifère dans les rivières dépeuplées. Et c'est pas la bébête qui est dangereuse, c'est l'écosystème qui est malade. Nos défenseurs de la France éternelle, s'ils voulaient vraiment sauver l'identité française, feraient mieux de réintroduire des castors plutôt que de semer du poison contre les espèces invasives. Donner envie, redonner vie à leur prétendue culture, plutôt que de glisser un bulletin FN dans l'urne avant d'aller bouffer au Mac do.

Mais c'est impossible. A force de rationaliser nos déplacements, notre travail, notre quotidien et jusqu'à nos loisirs, nous sommes devenus des robots. Pas étonnant que nous regardions avec une certaine envie ceux qui savent encore ralentir pour vivre.

samedi 16 juin 2012

La peur

Je ne le cacherai pas : j'ai la trouille. La frousse, le traxire, les chocottes, bref, j'ai peur. Mais peur de quoi à la fin ? De tous les gens qui ont peur.

Car en vérité, il est en ce bas monde bien des gens dangereux : les énervés, les maladroits, les inconscients, les fous, les idiots, les présomptueux, les passionnés, les désespérés : tous ceux-là peuvent vous envoyer six pieds sous terre en moins de deux, pour n'avoir pas su freiner à temps, pour avoir laissé tomber un pot de fleur, déposé une bombe.

Mais le plus grand péril ne vient pas de ceux-là, qui savent en général se retenir avant de commettre l'irréparable. Non, les plus dangereux, ce sont les peureux. Ils me foutent vraiment les jetons.


Prenez l'extrême-droite "identitaire", par exemple. Si ces mecs-là sont aussi méchants, c'est avant tout parce qu'ils flippent de voir disparaître la Nation telle qu'ils se l'imaginent. Veulent défendre leur "culture" et leur "identité". Bon, il y aurait beaucoup à dire sur ces histoires de culture et d'identité. On le dira plus tard. Pour l'heure, contentons-nous de noter que si les habitants d'une Nation ancienne et encore puissante craignent que leur culture soit remplacée par celle d'immigrés minoritaires et déracinés, c'est qu'elle devait avoir du plomb dans l'aile bien avant l'arrivée des étrangers, la "culture" locale !


Et tous ces braves citoyens prêts à brader sans aucune hésitation leur liberté et leurs droits contre un peu d'illusion de sécurité.

Prêts aussi à laisser la planète crever par crainte de perdre leur fameux "niveau de vie". Pourtant, c'est flippant, ça aussi, une planète qui crève, non ?


Ha ! Évidemment il faut que j'arrête de pisser dans mon froc, sinon c'est moi qui vais devenir con. Comme disait Léo Ferré, il faut inquiéter l'inquiétude.

On s'y attellera.

mardi 29 mai 2012

Est-on de gauche quand on met Marine Le Pen au centre du jeu politique ?

La question agite aussi bien le média dominant que le blog gauchosphérique : fallait-y y aller, ou fallait-y pas ?
Le gars est-il courageux ou inconscient, cherche-il rien qu'à faire son intéressant ou suit-il son destin ?

Mais qui ça ? Où ça ?
Ben Méluche, quoi. A Hénin-Beaumont.

Donc le pépère s'est parachuté dans le Pas-de-Calais comme un maquisard à l'arrière des lignes ennemies, et il s'en va affronter tout seul à mains nues le boss de fin de niveau, sans se soucier des quolibets et du qu'en-dira-t-on.

Autant le dire tout de suite, on n'est pas très calé ici en tactiques politiques, et on n'a trouvé qu'un truc à dire à l'annonce de l'attaque : le coup était couillu et réjouissant.


Tout le monde n'est pas de cet avis. Une partie de la gauche de gauche s'interroge. Ou, pour aller vers une gauche moins de gauche, une Martine Aubry "très en colère" aurait lâché qu' "on n'est pas de gauche quand on met Marine Le Pen au centre du jeu politique". Bon, on n'épiloguera pas sur la qualité de la personne qui a lâché l'anathème ni sur ses capacités à décerner des brevets de gauchitude, mais on retiendra la question de fond.

Car on le sait, et le lecteur de ce blogs (s'il y en avait) avant tout autre, combattre le Front national est souvent le plus sûr moyen de faire le jeu du FN. D'un autre côté, ne pas combattre le FN a généralement le même effet.

Alors, fallait-il réserver d'abord ses forces militantes pour s'attaquer la haute finance et attendre que le FN s'effondre tout seul ? Ce serait ignorer que le FN n'est pas qu'un symptôme, mais une partie du problème. Une grosse épine dans le pied du mouvement social.

Si le système capitaliste financier arrive à se maintenir malgré toute l'opprobre qu'il a accumulé contre lui, c'est qu'il arrive encore à diviser tout le corps social qui aurait intérêt à sa chute.

Au sein de la classe populaire, on monte le travailleur de souche contre le travailleur immigré. Parmi la classe moyenne (ou, pour parler plus crûment, la petite bourgeoisie intellectuelle), le privé est opposé au public. Enfin la classe populaire dans son ensemble est invitée à se défier de la petite bourgeoisie, peuplée de bobos qui ne connaissent rien à la vraie vie, tandis que celle-ci est habituée à ne voir dans la classe des ouvriers et des employés qu'un ramassis de beaufs à l'esprit étroit.

Le rôle de la gauche est de rassembler tout ce beau monde pour foutre une tannée aux profiteurs qui mettent le monde en coupe réglée, au système productif qui robotise le salarié et humilie le chômeur.

Le FN, de son côté, propose une vision du monde qui a sa propre cohérence. Il se pose désormais en défenseur du peuple, d'une part en défendant son identité, d'autre part en défiant le "Système" financier international. En proposant de revenir aux valeurs de la France éternelle et de fermer les frontières, il montre une voie qui peut tenter aussi bien le prolo que la classe moyenne inquiète.

Il importe donc de prendre en considération les inquiétudes qui font son succès tout en montrant que la solution proposée est une impasse.

S'il gagne à Hénin-Beaumont, Méluche montre à la classe ouvrière qu'il existe une alternative au PS pourri et au FN clivant. Ce n'est pas qu'une question de morale. L'enjeu est de montrer que la solution de la gauche (la vraie) est plus puissante que la solution nationaliste, car victorieuse.


Alors vas-y Jean-Luc, fous-y une trempée à la walkyrie !


vendredi 25 mai 2012

Faut-il faire le jeu du Front national ?

Tout blog vaguement politique devrait se poser la question. Parce que faut faire gaffe, ça va très vite, on s'en rend même pas compte. On dit un truc, on se croit malin, et crac, voilà qu'on a fait le jeu du Front national à son insu.

La gauche angélique a fait le jeu du FN (et hop : 2002). La droite sécuritaire aussi (et zou : 2012). Les antiracistes ont largement fait le jeu du FN en crispant le François de souche avec leurs diatribes culpabilisantes. D'un autre côté, admettons-le, les racistes ne sont pas non plus complètement hors de cause dans la montée de l'extrême-droite.

Les médias ont fait le jeu du FN en parlant trop de lui, puis en n'en parlant plus, en le diabolisant, puis en le dédiabolisant.

Les noirs font le jeu du FN en ne faisant aucun effort pour l'être moins (quoique, l'ampleur du trafic d'hydroquinone dans les commerces spécialisés montre que certains sont conscients du problème). Les bobos blancs font le jeu de qui vous savez en essayant (en vain) d'être copains avec des noirs, au lieu d'être copains avec les autres blancs qui aiment pas les noirs.

Les musulmans fanatiques font le jeu de l'extrême-droite en massacrant à l'occasion quelques infidèles. Les berserker vikings font de même en montrant à leurs semblables que c'est quand même plus possible de continuer comme ça, et que s'ils ont dû sortir les grands moyens, c'est que les autres ils l'avaient peut-être un peu cherché.

Les historiens et autres sociologues font le jeu du FN en ramenant tout le temps leur science pour humilier le bon sens populaire. Et si moi j'ai envie de croire que c'est Clovis qui a inventé la France (chrétienne et blanche) en se prenant un coup de marteau sur la tête ? J'ai lu Lorant Deutsch, quand même. Et si j'ai envie de penser qu'en jetant tous les allogènes à la mer, on ferait disparaître délinquance, criminalité et problèmes de logement dans ce beau pays (comme au XIXe siècle . Bon en 1850 à Paris, fallait pas trop se promener le soir sans arme, mais se faire suriner par un blanc, c'est pas pareil, c'est moins humiliant) ? Et puis je vois bien ce que je vois, vous me faites marrer, avec vos trucs d'intello. Comme dit mon cousin Gontran, les chercheurs, faudrait un jour qu'ils finissent par trouver.

Bref, c'est pas facile, alors on se retient, on évite de beugler "Nique la France", même pour rire, on sourit aux vieilles dames acariâtres qui grognent devant le distributeur de billets, on essaie de bien se tenir.

Et quand vient le moment de voter, on sait plus. La plupart s'empressent d'aller voter utile pour éviter un "nouveau 21 avril" (chez les journaleux, ça veut dire un(e) Le Pen au 2e tour de l'élection présidentielle). D'autres en revanche se refusent à voter pour des candidats du système dont la politique fait le jeu du FN. On en viendrait presque à se demander si le meilleur moyen de ne pas faire le jeu du FN, ça ne serait pas de voter pour le FN, histoire d'en finir.

Qu'on se le dise, ce blog n'en a rien à cirer de faire le jeu de qui que ce soit. RA ne joue que son propre jeu, et c'est au contraire lui qui profite de tous les faux pas, de toutes les faiblesses de ses adversaires. On écrira donc ce qu'il lui plaira d'écrire, et on bandera quand on aura envie de bander. Bordel.

jeudi 24 mai 2012

Entre deux

Il est dix heures du matin, le soleil perce vaguement la couche de nuages grisâtres qui plane en permanence sur la cité cyclopéenne où j'ai posé mes guêtres. Ayant réussi à échapper pour quelques temps aux diverses obligations professionnelles et familiales en vigueur, je m'offre une parenthèse, un sursis (comme disait Jean-Jacques).

Entre deux changeages de couches, entre deux journées au bureau, entre deux élections nationales de la plus haute importance (surtout pour les candidats).

Les élections, justement. C'est facile de rigoler du fameux rituel dominical, avec ses petites enveloppes, son suspense insoutenable, ses soirées spéciales à la télé, la joie des uns, la tristesse des autres (alors qu'il leur suffirait de changer de camp à 20H00 pour aller faire la fête dans la rue). Mais il faut admettre un truc, c'est que tout ce cirque a des effets stimulants sur les esprits. On relève la tête du train-train quotidien, on regarde autour de soi, on s'effraie, on se scandalise, on échafaude des plans.

On ne trouvera personne pour dire que tout va bien (ceux là sont probablement partis en vacances). Alors chacun va chercher l'erreur, le responsable de la chute, du malheur, de l'usure du monde. En fonction de sa grille de lecture, on choisit qui montrer du doigt : les riches, les banquiers, les patrons, les pas-blancs-de-peau, les musulmans, les assistés, les fonctionnaires, les bobos, les médias. Tout cela à grand renforts de faits avérés.

Chacun cherchera aussi ses références, ses modèles, convoquera l'Histoire (pas la science sociale du même nom, mais le récit qui donne des repères). Jeanne d'Arc, Staline, Jules Ferry, Mitterrand, les résistants avec nous ! (et De Gaulle au fait ? Plus personne ne se réclame de De Gaulle ?)


Ce n'est pas qu'on veuille ici renvoyer tout le monde dos à dos, où qu'on se croie au dessus de la mêlée. On a ses opinions, ici aussi, et ses références historiques, et ses héros, et ses espoirs. Mais on a aussi une conscience aigüe de ce que toute opinion politique implique de renoncer à la lucidité, et vice-versa. On ne sera donc ni totalement lucide, ni vraiment militant. Ça dépendra des jours.

Ce blog aura pour objet la description du monde en train de se casser la gueule, et des effets de la chute sur les âmes de nos contemporains. Leurs mythes, leurs rêves, leurs cauchemars, seront recueillis et commentés ici avec bienveillance ; car on sait ici que derrière le discours le plus haineux il y a un petit cœur qui bat.

Regards amusés, donc, mais jamais cyniques.